« Le mieux, comme dit la sagesse populaire, est l’ennemi du bien, de même que le plus-de-jouir provient de la père-version, de la version a-pèritive du jouir. On n’y peut rien, le parlêtre n’aspire qu’au bien, d’où il s’enfonce toujours dans le pire. Ça n’empêche pas qu’il ne peut pas s’y refuser. » [1]
En passer par la parole est source d’une perte car tout de la jouissance ne passe pas par la langue. Le parlêtre y est inexorablement réduit. Il serait bien d’en rester sagement là, dans une ascèse digne des plus grands traités religieux ou moraux. À lire ici Lacan, aspiration au bien apparaît plutôt comme une tentative de négation du réel, – du reste de jouissance qui résiste -, qui orienterait ceux qui s’y vouent vers le pire, sous la coupe de la férocité sans limite du surmoi.
La fonction plus-de-jouir de l’objet a offre une aération. Elle nous permet de serrer d’un peu plus près un paradoxe inhérent à l’opération du langage sur le corps, indexant à la fois cette perte radicale de jouissance, et le plus produit qui tente de la restaurer. Le parlêtre ne trouvant pas la bonne satisfaction, perdue et impossible en tant que telle, cherche mieux, encore et encore. Alors que le discours capitaliste génère de cette quête une spirale en impasse qui revigore l’aspiration au bien pour s’en préserver, Lacan pointe ici la fonction civilisatrice que fait surgir le discours analytique du plus-de-jouir.
Le concept de père-version déplié dans ce séminaire [2] va dans ce sens. Au-delà du père idéal qui introduit l’enfant à faire ce qui est bien, apparaissent les versions du père, en tant qu’un père « fait d’une femme, objet a qui cause son désir » [3] – pas tant objet de désir donc, qu’objet qui cause le désir, fait désirer. Considérons cela. C’est, disons, le lieu où le mieux fait attentat à la figure du bien, où le sexuel fracture l’idéal du père pour un enfant. L’on considère souvent ce moment logique pour un enfant où le voile maternel se déchire par le surgissement féminin. Il y a donc aussi l’effraction du voile paternel par l’irruption du sexuel d’un homme.
Le plus-de-jouir provient de cette version a-péritive , humanisante, du jouir. À prendre cependant avec des pincettes car Lacan précise que pour un père, la « vertu paternelle » est « le juste non-dit […] c’est-à-dire qu’on ne voie pas tout de suite de quoi il s’agit dans ce qu’il ne dit pas – c’est rare » [4] . Puis il continue à serrer la question et indique que la « seule garantie de sa fonction de père » est qu’il maintienne « dans la répression […] la version qui lui est propre de sa père-version. Père-version seule garantie de sa fonction de père, laquelle est la fonction de symptôme » [5] .
Cette version sexuelle du père prend, dans les rares cas où elle opère ainsi, une fonction emminement précieuse, car le symptôme est la voie que fraie Lacan pour le discours analytique à ce moment de son enseignement. Il cherche dit-il à « inventer quelque chose de moins stéréotypé que la perversion. C’est même la seule raison pourquoi je m’intéresse à la psychanalyse, et pourquoi je m’essaie à la galvaniser » [6] .
S’orienter du symptôme ce n’est plus se tourner constamment vers le père, – les lieux où officient les bons pères n’échappent pas aux passages à l’acte pervers et sexuels –, ni s’en détourner dans une position de non-dupe. Quand il opère comme symptôme le père relève d’une écriture, d’un nouage entre la jouissance, toujours perverse, et le langage. Il y a des versions du père, au cas par cas.
Lacan nous rappelle ainsi que le discours analytique est « un détour voué à l’erre, mais à une erre limitée par un nœud » [7] . Continuons à le galvaniser.
[1]
Lacan J., Le séminaire, livre XXII, « R.S.I », leçon du 8 avril 1975, Ornicar ?, n°5, hiver 1975/1976, p. 43.
[2]
Lacan J., Le séminaire, livre XXII, « R.S.I », leçon du 21 janvier 1975,
Ornicar ?
, n°3, mai 1975, p. 107-108 et leçon du 8 avril 1975,
Ornicar ?
n°5, hiver 1975/1976, p. 43-45.
[3]
Lacan J., Le séminaire, livre XXII, « R.S.I », leçon du 21 janvier 1975,
Ornicar ?
, n°3,
op. cit
., p. 107.
[4]
Ibid
., p. 108.
[5]
Ibid.
, p. 107-108.
[6]
Lacan J., Le séminaire, livre XXII, « R.S.I », leçon du 8 avril 1975,
Ornicar ?
n°5,
op. cit
., p. 43.
[7]
Ibid
., p. 45.