Accueil corps et jouissance

Le corps porte en lui une mémoire plus vaste que celle de l'esprit, une mémoire faite de sensations, de gestes, de rencontres et parfois d'effractions. Quand un attentat sexuel traverse l'existence, c'est souvent d'abord à travers le corps que se manifeste le ravage : une gêne diffuse, un voile entre la peau et le monde, une pudeur soudainement blessée. Réhabiter son corps après un trauma ne va pourtant pas de soi. Cela suppose un temps, une écoute, et parfois l'appui discret d'un regard extérieur capable d'accueillir ce qui, d'abord, semble indicible. Le travail clinique, quand il prend le relais de la parole, peut aider à renouer avec ce lieu intime que le corps constitue pour chacun, sans le réduire à un simple objet de savoir ni à une obscénité à conjurer.

La jouissance, dans la réflexion contemporaine, ne se confond jamais avec le plaisir simple. Elle engage bien d'autres questions, dont celle du consentement, de la responsabilité, et des destins parfois croisés du désir et de la honte. Penser la jouissance après un attentat sexuel invite à distinguer ce qui, de la rencontre, relevait d'un élan vital de ce qui relevait d'une atteinte à l'intime. Cette distinction n'est pas morale au sens étroit, elle est clinique : elle tente de sauver ce qui, du désir, peut encore se déployer sans se confondre avec le trauma. Penser la jouissance comme éclats plutôt que comme programme, c'est aussi accepter qu'elle ne se laisse pas entièrement programmer, et qu'un corps retrouvera, peut-être, une autre manière de jouir.

Le voile qui se dépose sur le corps après la violence sexuelle n'est pas qu'une métaphore. Il s'agit d'une pudeur qui se transforme en inhibition, d'une exhibition qui devient impossible, d'un trou dans la semaine ordinaire des gestes. Beaucoup de femmes témoignent ainsi d'une sorte d'absence dans la propre rencontre avec leur image, avec leur voix, avec leur sexe. La psychanalyse, depuis longtemps, a décrit cette déchirure entre le corps propre et le corps comme lieu de l'autre. Retisser ce lien suppose souvent de passer par la parole, mais aussi par le chant, le geste, l'écriture, ou encore la fête partagée, autant de chemins où le corps se réinvente une réponse à ce qui, d'abord, l'avait sidéré et comme mis en parenthèse, en attente.

Penser ensemble le corps et la jouissance invite aussi à résister à la rumeur, à la mauvaise rencontre, à la provocation qui voudrait réduire la victime à un signe. L'actualité, comme les chansons rock ou les ballades de meurtre du répertoire populaire, se font souvent l'écho de ces scandales où le corps féminin devient l'enjeu d'une querelle qui n'est pas la sienne. Les cliniques, les boussoles théoriques, les arguments que l'on se propose ici tentent de déplacer ce regard, de redonner au corps sa place de sujet plutôt que de support à une obscénité projetée. Penser le corps comme lieu d'une responsabilité partagée, plutôt que comme simple lieu d'une culpabilité individuelle, déplace déjà la question, et ouvre à une approche plus vivante, plus punk dans sa forme, plus juste dans son fond.

Le chemin d'un corps vers une jouissance retrouvée passe rarement par la seule analyse ; il passe aussi par les media, la chanson, la lecture partagée en librairie, les éclats d'une fête où le rire revient, la chaleur d'un repas entre proches. Le corps se restaure dans l'air qu'on respire avec d'autres, dans la version quotidienne d'une vie qui se reprend, semaine après semaine. Les pratiques proposées ici, les éditoriaux, les articles cliniques, les biblioattentatsexuel, les programmes et les journées, cherchent modestement à outiller ce passage, à offrir des touches plutôt qu'un programme rigide. Suivre les médias du site, s'inscrire à la lettre d'information, retrouver la librairie inscrite en ligne, c'est accepter de recevoir, un peu, afin de mieux se retrouver, sans pour autant prétendre refermer ce qui, parfois, ne se refermera jamais tout à fait.

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responsable de rubrique : Marie-Hélène Roch

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