Conséquences d’une malfaçon de la métaphore paternelle

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« L’enfant Gide entre la mort et l’érotisme masturbatoire, n’a de l’amour que la parole qui protège et celle qui interdit ; la mort a emporté avec son père celle qui humanise le désir. C’est pourquoi le désir est confiné pour lui au clandestin. » [1]

Dans cette citation, Lacan met en évidence l’incidence sur la sexualité de Gide, du rapport de ses parents avec l’amour et le désir. Pour J.-A. Miller, dans son cours de 1988 [2] , qui commente ce texte de Lacan : « La question est de savoir comment le rapport parental détermine un rapport entre le sujet et l’Autre sexe. » [3] Le rapport particulier de Madame Gide au phallus a pour conséquence une malfaçon de la métaphore paternelle.

Pour cette mère, l’amour est avant tout articulé au devoir et à la loi et ne se noue pas au désir. « Chez [elle], le phallus n’a sans doute pas la place qu’il devrait avoir pour assurer le fonctionnement optimal de la métaphore paternelle. » [4] Elle symbolisait l’objet de son désir dans un phallus mortifié. Il s’en suit une négation du désir et de la jouissance. Une négativité vient s’inscrire sur le phallus mais d’une façon distincte de la castration qui s’écrit (-φ), cette autre négativité s’écrit (φ0). La mère ayant exclu de sa vie le désir, son fils n’a pu conjoindre l’amour et le désir sur un même objet. Il a aimé une seule femme et désiré une multitude de jeunes garçons.

Du côté du père, sa mort prématurée, aux onze ans de Gide, n’a pas permis une humanisation de son désir. Par ailleurs, ce père avait eu lui-même un père qui l’avait un peu trop couvé et Lacan fait l’hypothèse qu’il n’avait pas trouvé d’autre issue que la mort à son mariage décevant.

Une des conséquences de ce rapport au phallus chez la mère, c’est que Gide a été aimé d’un amour qui protège et interdit mais n’a pas été désiré. Lacan, dans le Séminaire V, insiste sur les effets déstructurants sur un sujet de n’avoir pas été désiré. [5] Cela confère à Gide son air mortifié qu’il perdra après sa rencontre avec le désir de sa tante. Cependant, si le sujet était mortifié, son organe, lui, était bien vivant. L’amour mortifiant de sa mère n’a pas mordu sur la jouissance masturbatoire qui a toujours été très présente chez lui et restera son mode de jouissance, en séduisant de jeunes garçons. Il dira de sa sexualité que « de ce point de vue-là, je suis resté un petit garçon qui s’amuse ». « La jouissance phallique s’en va ici toute seule […] À la place de ce qui devrait être le désir de la mère, ou plutôt du signifié du désir de la mère, nous avons la mortification, et de façon concomitante, et conséquente, la jouissance phallique joue sa partie toute seule. Cela donne sa valeur d’articulation clinique à la mise en place que fait Lacan – “L’enfant Gide, entre la mort et l’érotisme masturbatoire” […] Il y a là une répartition de la fonction phallique, entre sa mortification aux mains de la mère et sa libération en solitaire, comme jouissance de l’idiot, hors de tout lien social, hors de tout lien sexuel. » [6]

Nous pouvons donc en conclure que la séduction de la tante n’est qu’ « une reprise » car ce désir positif était déjà présent chez Gide et « n’est pas rapportable seulement à cette rencontre […] et comme il le dit, aussi loin qu’il remonte, le plaisir a toujours été là pour lui. Il y a là quelque chose de tout à fait originaire dans sa sexualité. » [7] Faisons donc l’hypothèse que l’origine des multiples attentats sexuels commis sur de jeunes garçons, faisant de lui un pédophile, ne réside pas nécessairement dans la séduction de sa tante à ses treize ans, mais préexiste dans un mode de jouissance infantile.

[1] Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir » (1958), Écrits , Paris, Seuil, 1966, p. 752-753.
[2] Miller J.-A., « Sur le Gide de Lacan » (1988), La Cause freudienne, n°25, 1993, p. 7-38.

[3] Ibid ., p. 18.

[4] Ibid ., p. 22.

[5] Cf . Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient , texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 257.

[6] Miller J.-A., « Sur le Gide de Lacan », op. cit ., p. 27.

[7] Ibid ., p. 30.