La première fois, une disruption

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« Première fois » : le syntagme demande à être éclairé pour voir sa pertinence en psychanalyse. La première fois, c’est ce qui fait événement, dans le sens d’un initium qui a l’effet d’une rupture. Est-il possible de dégager une logique de la première fois ? Et quid de la première fois quand celle-ci coïncide avec un abus sexuel ? Posons déjà qu’est première fois ce qui constitue une « disruption » de jouissance, au sens où Éric Laurent pose le terme : « l’effraction que constitue la jouissance dans l’homéostase du corps », « la disruption par rapport à un ordre établi. » [1]

L’Experiment

Dans le langage courant, la première fois se trouve souvent associée à la première rencontre sexuelle. L’Amant , de Marguerite Duras, prend précisément la première fois comme objet littéraire. L’auteure nomme cette première fois Experiment . Elle a 15 ans, elle dit : « D’abord, il y a la douleur. Et puis après cette douleur est prise à son tour, elle est changée, lentement arrachée, emportée vers la jouissance, embrassée à elle. » [2] La douleur, embrassée à la jouissance, indexe la rencontre d’un trop.
La jouissance éprouvée dans cette première rencontre demande à être reproduite : « Je lui avais demandé de le faire encore et encore. De me faire ça. Il l’avait fait. Il l’avait fait dans l’onctuosité du sang. Et cela avait en effet été à mourir. Et cela a été à en mourir. » [3] Plus loin : « Chaque soir, les yeux clos, je me fais donner la jouissance qui fait crier. » [4] L’amant fait à la jeune Marguerite « la jouissance si abstraite, si dure », une jouissance qui ne peut se nommer. Une faille, c’est ce qu’ouvre cette jouissance éprouvée qui demandera à se répéter, encore .

La morsure

Freud nous enseigne qu’il y a une rencontre avec un premier jouir qui est de structure, et qu’elle se fait précocement. Le petit Hans est taraudé par la jouissance liée à son Wiwimacher . Son intérêt pour l’organe pénien « n’est pas simplement théorique ». L’enfant « est aussi excité à se toucher le membre. » [5] Il est renvoyé, de façon inédite, à un intraitable. Viendra la construction du symptôme de la phobie du cheval, dont l’un des traits est de mordre. Dans une note, Freud précise que le « es beisst mich » (ça me mord) de Hans renvoie à « un événement réel. Les sensations de démangeaison du gland qui conduisent les enfants à se toucher le sexe » [6] sont « généralement décrites » en terme de morsure, dit-il. L’enfant fait la rencontre d’un réel hors corps qui vient mordre le corps. L’on ne guérit pas de la rencontre de ce premier jouir : c’est un incurable.

Attentat

Cette morsure première a valeur d’attentat, au sens du latin attemptatum qui indique ce qui attaque, lorsque quelque chose est entrepris contre quelqu’un. Elle a valeur d’un trauma, d’une marque. Le « es beisst mich » de Hans ne se laisse pas résorber et insiste au contraire, dans un rapport d’exclusion interne. Cette irruption de jouissance constitue la véritable première fois où un sujet est mis en demeure de traiter un impossible à assimiler.
Dans « Le partenaire-symptôme », Jacques-Alain Miller indique qu’il n’y a pas d’expérience de jouissance qui ne soit nouée à une première fois : « il est saisissant de voir que chez l’être humain, la jouissance est conditionnée, sensible, soumise à la première fois. » [7] C’est ce qu’il nomme la « fonction de la première fois ». C’est une expérience inaugurale d’être première effraction, « effraction initiale de jouissance ». Il n’y a pas de première fois qui ne fasse attentat, au sens d’un trop.
Ce qui s’introduit dans la contingence d’une première rencontre avec une jouissance inaugure une suite nécessaire. Dans l’intervention qu’il fait dans le cours de Jacques-Alain Miller, « Le lieu et le lien », Éric Laurent pense l’articulation de la première fois et de sa répétition dans les termes de la logique modale : « On voit en un premier aspect que se nouent de façon paradoxale la jouissance et la nécessité alors que la jouissance se produit en une première fois comme rencontre contingente. Mais une fois surgie, la rencontre manquée se répète nécessairement. » [8]

Abus

Dans les Études sur l’hystérie , Breuer et Freud, à la recherche de ce qui cause le phénomène hystérique, s’attachent à préciser ce qu’ils appellent « facteur accidentel » : le « facteur accidentel », ce qui fait traumatisme psychique, et son souvenir, agit à la façon « d’un corps étranger qui, longtemps encore après son irruption, continue à jouer un rôle actif. » [9] En 1895, Freud tire le fil causal de la séduction par un adulte, dont les effets sont durables, sous une forme symptomatique. Peu de temps après, il abandonnera ses neurotica pour appréhender le rôle du fantasme. Pour autant, les abus existent. Comment les penser en regard de cette question de la première fois ?
Dans Le Consentement [10] , Vanessa Springora témoigne de sa rencontre, à 14 ans, de l’écrivain Gabriel Matzneff avec lequel elle vivra sa première rencontre sexuelle. Mais à la différence de Duras pour qui la douleur s’embrasse à la jouissance et pour laquelle le consentement ne fait pas question, V. Springora évoque la dimension de contrainte progressive et subtile qui ne lui est révélée qu’après coup lorsqu’elle se réveille pour se rendre soudain compte qu’au lieu de l’élue et l’aimée – ce que lui répétait à l’envi l’écrivain – elle n’avait été qu’une dans une série. Rétroactivement, ce que la jeune adolescente pensait être de l’amour est requalifié par elle comme abus et de la première fois ne reste que la douleur, dénudée. Brutalement, alors qu’elle se voit réduite au quelconque objet de prédation d’un autre, les fictions de l’amour ne tiennent plus. Passée la fascination éprouvée par la jeune fille à l’endroit de l’écrivain, se dévoile le vrai visage d’ « ogre » [11] de celui qui s’est fait une profession de n’avoir de relations sexuelles qu’avec de jeunes filles vierges et des garçons à peine pubères pour ensuite en faire le matériau de sa littérature. Leur rencontre dévoile sa face de cauchemar : « C’était une violence sans nom » [12] , dit l’auteure.

Entre Duras et Springora, rien à voir. Vanessa Springora dit à un moment toute la honte qui était alors la sienne d’évoquer avec ses amies adolescentes sa première fois avec un homme de plus de trois fois son âge. Même si pour Duras et Vanessa, la première fois relève d’une même logique (une contingence imprimant sa marque irrévocable), l’impossible à supporter s’impose à Springora tandis que pour Duras la fiction amoureuse vient recouvrir le réel de la jouissance. « Je n’en finis pas de me reconstruire », dit Vanessa Springora. « La faille reste béante. » [13]

S’il y a pour le sujet une première fois qui est de structure, celle qui signe la rencontre avec un premier jouir, soit un réel inassimilable, lorsque la première rencontre sexuelle est un abus, cet inassimilable de structure est révélé au sujet sans que celui-ci puisse se valoir d’une fiction qui tienne. L’attentat est redoublé : la dimension d’attentat que constitue toute première fois est violemment dévoilée par l’attentat causé par un autre qui veut jouir. Pour V. Springora, le corps étranger que constitue l’abus est impossible à résorber. Il lui faudra longtemps pour tenter de traiter cette intraitable morsure, cette « empreinte » [14] , pas sans l’écriture, ni la psychanalyse, d’ailleurs.

[1] Laurent É., « Disruption de la jouissance dans les folies sous transfert », L’Hebdo-Blog 133, 15 avril 2018, https://www.hebdo-blog.fr/disruption-de-jouissance-folies-transfert/
[2] Duras M., L’Amant , Paris, Les éditions de Minuit, 1984, p. 50.

[3] Ibid ., p. 55.

[4] Ibid ., p. 92.

[5] Freud S., Cinq psychanalyses , Paris, Payot, 2017, p. 212.

[6] Ibid ., p. 238.

[7] Miller J.-A., « L’Orientation lacanienne, Le partenaire-symptôme », cours prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris 8, leçon du 28 janvier 1998, inédit.

[8] In Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, Le Lieu et le lien », cours prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris 8, leçon du 7 mars 2001, inédit.

[9] Freud S., Breuer J., Études sur l’hystérie , Paris, PUF, 1978, p. 4.

[10] Springora V., Le Consentement , Paris, Grasset, 2020.

[11] Ibid ., p. 130.

[12] Ibid ., p. 131.

[13] Ibid ., p. 178.

[14] « L’empreinte » est précisément le titre de la partie V du livre de V. Springora.