« La prohibition principale, centrale de la névrose est, comme dans le tabou, celle du contact, dʼoù son nom, phobie du toucher. La prohibition ne porte pas seulement sur lʼattouchement direct du corps, mais sʼétend à toutes les actions que nous définissons par lʼexpression figurée : se mettre en contact, venir en contact. » [1]
Cette citation m’a conduite à explorer ce qui dans le rapport symptomatique du sujet au tabou trouve son ressort dans la jouissance devant laquelle l’énonciation du sujet vient à défaillir.
Si l’origine du tabou, nous dit Freud dans
Totem et Tabou
, reste énigmatique et peu motivée, ce qui l’intéresse, c’est de mettre à jour la logique subjective en jeu dans ce qu’il appelle « la maladie du tabou » et qui concerne principalement le toucher dans la névrose.
Ainsi, la phobie du toucher trouve dans ce texte des fondements inconscients en lien avec un plaisir intense du toucher, refoulé, que le sujet ignore. L’énigme reste entière pour le sujet phobique qui ne peut s’empêcher alors de s’adonner à des rituels de restrictions incessants.
Le tabou ainsi repéré comme symbole introduit et fixe un ordre qui délimite ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas.
Le tabou institué définit un champ opératoire où se joue « l’ambivalence des sentiments »
[2]
. Le tabou présentifie ainsi l’interdit et son envers, à savoir la tentation.
Selon Freud, si la crainte d’enfreindre ces prohibitions est plus forte que le désir de le faire c’est parce que la crainte est liée à la tentation : « La principale caractéristique de la constellation psychologique ainsi fixée consiste en ce qu’on pourrait appeler l’attitude
ambivalente
de l’individu à l’égard d’un objet lui appartenant, à l’égard de l’une de ses propres actions. Il est toujours tenté d’accomplir cette action – l’attouchement –, mais il en est chaque fois retenu par l’horreur qu’elle lui inspire. »
[3]
Dans sa théorie de la libido, Freud souligne ainsi la dimension de plaisir dans la tentation de la transgression qui donne au plaisir une valeur supplémentaire qui fait symptôme pour le sujet que Freud appréhende comme substitut de la satisfaction sexuelle dont le patient est privé dans la vie.
Ce que Lacan va introduire dans la théorie de la libido freudienne, c’est une économie de la jouissance de part en part substitutive sans référence possible à un modèle original témoin de l’existence d’une pulsion sexuelle totale, qu’il n’y a pas.
Ainsi, la jouissance dont est capable le
parlêtre
est toujours celle qu’il ne faudrait pas. En ce sens, la jouissance ne se dit jamais qu’entre les lignes, entre les signifiants, ou à partir de ce qu’on ne dit pas quand on parle
[4]
.
C’est pourquoi, dans l’expérience analytique, nous dit Jacques-Alain Miller, « ce qui concerne le plus intime de la jouissance prend toujours la forme de l’aveu de ce qui mérite d’attirer mépris, opprobre […] Le sujet du signifiant, celui de la parole, n’y touche, ne consent à s’avouer
son rapport avec
[l’objet a] qu’en témoignant que la répulsion qui l’accompagne est inséparable de l’attirance invincible qu’il éprouve dans ce rapport »
[5]
.
Il y a dans cette confrontation du sujet avec la jouissance, une dimension de «
fading
de la parole »
[6]
, qui concerne quelque chose qui ne peut pas se dire : « quand il s’agit de la manifestation de cette jouissance pulsionnelle, un passage se fait du
Je suis
au
Se jouit
; passage où s’écrête le moi et s’évanouit le sujet. C’est la valeur acéphale du
Se jouit
qui réalise même l’ablation du
il
impersonnel »
[7]
.
Ainsi, l’aveu recueilli dans l’analyse n’est pas un aveu qui renvoie à la faute mais un aveu qui prendrait forme dans un vouloir dire noué à un vouloir savoir que le sujet serait en mesure d’assumer dans son adresse à l’Autre. C’est pourquoi, dire ce qui touche au plus intime dans l’analyse ne peut se faire sans le préalable de la mise en place d’un sujet supposé savoir, comme le rappelle Hélène Bonnaud dans son texte « Dire l’indicible »
[8]
.
Ne pourrait-on pas écrire, l’ attent-a-tion , pour désigner le petit a du désir inconscient qui amarre le sujet, le fixe à une jouissance à lui-même ignorée mais aussi, pour en souligner sa dimension attentatoire par rapport à laquelle il se défend ?
[1]
Freud S.,
Totem et tabou
, (1912), Paris, Édition Petite Bibliothèque Payot, 1996, p. 49-50.
[2]
Ibid
., p. 37.
[3]
Ibid
., p. 53.
[4]
Miller J.-A., « L’économie de la jouissance »,
La Cause freudienne,
n°77, 2011/1, p. 135-174.
[5]
Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de Psychanalyse de Paris VIII, leçon du 10 juin 2009, inédit.
[6]
Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Silet », enseignement prononcé dans le cadre du département de Psychanalyse de Paris VIII, leçon du 23 novembre 1994, inédit.
[7]
Miller J.-A., « L’économie de la jouissance »,
La Cause freudienne,
n°77, 2011/1, p. 136.
[8]
Bonnaud H., « Dire l’indicible », posté 29 mai 2020 sur le blog
DESaCORPS
des J50.