Attentat sexuel 2.0

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Le déploiement de l’ alèthosphère [1] impacte tant la découverte de la jouissance sexuelle que la nature de ce qui fait attentat sexuel pour les êtres parlants. De quelle manière cette mutation majeure du champ de l’Autre, produite par l’extension d’internet et de son cortège d’objets connectés, modifie-t-elle la rencontre du sujet avec la volonté de jouissance d’un autre ?

Changement de régime

Jacques-Alain Miller le souligne [2] : le psychanalyste ne peut pas ne pas tenir compte de la profonde cassure qui s’est produite quant au régime social de la sexualité : il y a un gap entre l’ère victorienne où elle était réprimée – temps de la découverte freudienne – et l’époque contemporaine de sa promotion, notamment sous les espèces de la pornographie qui a trouvé, avec internet, un média à sa guise.
Devenue pornographie de masse, celle-ci charrie un torrent continu d’images et de signifiants-maîtres qui traitent l’impossible du rapport entre les sexes par la promotion de la jouissance de l’Un. D’aucuns continuent de voir en ce changement de régime une révolution sexuelle [3] . Les discours éducatifs ont toujours bonne presse en la matière ; s’appuyant sur l’avancée des connaissances anatomiques et les progrès de la technique ( sex tech ), ils promettent un accès direct, pour tous, au plus de jouir – essentiellement par la voie de la perversion ordinaire, mâle, où « le corps de l’un […] jouit d’une part du corps de l’Autre » [4] , et par celle de l’autoérotisme, où les corps sont appelés à se jouir tout seuls.
Si Lacan avait pu dire que cette « sexomanie envahissante » n’était qu’un phénomène publicitaire [5] – le passage de l’interdiction de la jouissance à sa permission relevant après tout du même régime, celui du surmoi –, J.-A. Miller précise que « De Victoria au porno, nous ne sommes pas seulement passés de l’interdiction à la permission, mais à l’incitation, l’intrusion, la provocation, le forçage. » [6]

Nouvelles générations

Pour les enfants et adolescents d’aujourd’hui, ce nouveau régime entraîne un certain nombre de changements quant à la rencontre avec la sexualité, ce qui n’est pas sans conséquences sur le style des relations sexuelles ultérieures, marquées par « le désenchantement, la brutalisation, la banalisation » [7] .
La nouveauté dans les « modes d’apprentissage » réside notamment dans le rapport à l’image spéculaire. Celle-ci occupe désormais une place majeure, jusqu’à supplanter parfois le registre de la parole sur les choses du sexe, entre pairs et à travers les générations, ainsi que la rencontre réelle des corps.
Les jeunes peuvent témoigner des usages qu’ils font des photos dénudées ( nudes ) dans leurs entreprises de séduction. Certaines filles évoquent ainsi l’envie de partager l’image de leur corps et de ses nouveaux attributs sexués – « tu te rends compte que ton corps te plaît, et tu as envie de partager ça » ; « c’est la première fois que je me sentais désirée » –, d’autres parlent de l’excitation suscitée par le franchissement de l’interdit porté sur l’exhibition, tandis que des garçons disent voir dans l’envoi d’un nude un témoignage de « confiance dans la personne », le signe que « la relation est sérieuse », ou le « partage d’une intimité » [8] .
Sur les réseaux, l’abus sexuel, bien que prenant des formes déjà connues – exhibitions, voyeurisme, propositions sexuelles, contraintes, chantage et menaces diverses… –, emprunte de nouvelles voies : sollicitations sur les forums, fenêtres surgissantes à contenu pornographique, envoi de photos de pénis… De nouvelles nominations apparaissent pour les désigner : revenge porn , sextorsion , slut-shaming , dick pics …

Le phénomène du confinement : les comptes « fisha »

Un phénomène, qui s’est d’ailleurs développé de manière spectaculaire dès les premiers jours du confinement [9] , est exemplaire en la matière : les comptes « fisha ». Des jeunes gens – principalement des garçons – y publient des photos et vidéos dénudées d’autres jeunes – essentiellement des filles –, pour les « afficher ». Mutation du revenge porn désormais classique, ces comptes, présents sur les réseaux sociaux (Twitter, Instagram, Snapchat…) ou applications de messagerie instantanée (type Telegram), ont ceci de spécifique qu’ils accolent souvent une localité à ce signifiant (« fisha91 », etc.). Les propriétaires des comptes font appel à leurs abonnés pour leur adresser des nudes de filles habitant le département et, dans une sinistre parodie médiatique, programment des rendez-vous quotidiens où ils les publient, y adjoignant les noms et les coordonnées des victimes. Celles-ci se voient donc, de surcroît, adresser des insultes de toutes parts. Les effets de cette cristallisation de l’image sexuelle et du S 1 peuvent alors être dévastateurs.
Pour faire bande , disait Lacan, les garçons « s’y entendent. Ils se tiennent tous par la main, d’autant plus que, s’ils ne se tenaient pas par la main, il faudrait que chacun affronte la fille tout seul, et ça, ils aiment pas » [10] . Ici, la bande s’agrège pour le pire, ajoutant la déshumanisation au ravalement et à la dit-femmation . Avant l’avènement d’internet, les atteintes à la réputation d’une femme se dépliaient essentiellement dans le registre de la parole, et donc entre vérité et mensonge, ce qui maintenait de fait un certain voile. Désormais, l’image s’expose et s’impose dans sa crudité, sa certitude.

Nouveau ravage

Du côté féminin, comment cerner ce qui, dans le revenge porn , fait trauma ? Il y a les effets de l’exposition publique d’une intimité, rendue obscène, et ceux des insultes qui itèrent. Il y a aussi les conséquences de la trahison amoureuse, la majorité des nudes étant adressés à celui qui fût pour elles un partenaire. Alors qu’elles avaient adressé à l’Autre l’image de leur corps comme un agalma , elles se la voient restituer, parfois des années plus tard, comme palea . « Ils créent de la honte à partir de l’amour », énonce ainsi une jeune fille.
Mais justement, à l’époque où s’est éclipsé « le regard de l’Autre comme porteur de la honte » [11] , le sujet peut aussi se retrouver, plus crûment encore, fixé à se regarder lui-même comme objet déchet sous le regard de l’Autre jouisseur, et vouloir s’éjecter de la scène.
Face à ces attentats sexuels d’un nouveau genre, devant lesquels ne cessent d’échouer les discours de prévention, des filles et des garçons s’organisent et luttent sans relâche pour faire supprimer les comptes et mettre les hébergeurs face à leurs responsabilités.
Mais reste en souffrance une autre lutte, bien plus intime, dont l’analyste peut se faire le destinataire.
Cette rubrique, « sex media 2.0 », aura pour objet d’explorer la variété des manières dont les sujets butent, s’embrouillent ou se débrouillent face l’attentat sexuel 2.0.

[1] Terme forgé par Lacan pour désigner « la part du lieu où se situent [l]es fabrications de la science, si elles ne sont rien d’autre que l’effet d’une vérité formalisée », Le Séminaire , livre XVII, L’Envers de la psychanalyse , texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 187.
[2] Cf. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir , n° 88, novembre 2014, p. 103-114.
[3] Cf. notamment cette chronique de Maïa Mazaurette dans Le Monde : https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2020/01/26/sexualites-au-programme-des-annees-2020_6027246_4497916.html
[4] Lacan J., Le Séminaire , livre XX, Encore , texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 26.
[5] « 1974, Jacques Lacan. Entretien au magazine Panorama », La Cause du désir , n° 88, op. cit ., p. 173.
[6] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir , n° 88, op. cit ., p. 106.
[7] Ibid.
[8] Cf. notamment ce reportage : https://www.binge.audio/mise-a-nudes/

[9] Cf. https://www.lemonde.fr/pixels/article/2020/04/07/harcelement-sexuel-avec-le-confinement-le-retour-en-force-des-comptes-fisha-sur-les-reseaux-sociaux_6035853_4408996.html
[10] Lacan J., Je parle aux murs , Paris, Seuil, 2011, p. 83.
[11] Miller J.-A., « Note sur la honte », La Cause freudienne , n° 54, juin 2003, p. 10.