I – Le consentement est une notion qui tient une place insigne, dans les champs politique et éthique. Il répond à une question courante et légitime : quelle part ont les personnes (ou les peuples) dans les « choses » qui leur arrivent ? En quoi y prennent-elles part et quelle responsabilité leur revient ? C’est une façon de raisonner qui prend le contrepied de l’alibi auquel les gens ont couramment recours, lorsque les crimes commis en leur nom sont révélés : je ne savais pas. Ainsi des paysans polonais qui vaquaient à leurs occupations quotidiennes aux portes d’Auschwitz que l’on voit plein de mauvaise foi dans le film de Claude Lanzmann. Cette phrase toute simple qui prétend dédouaner l’imbécile et le lâche, complices qui se veulent innocents, a des ressorts différents selon les cas. Le principe commun est sans doute ce que Lacan appelle notre je-n’en-veux-rien-savoir. Mais celui-ci se décline selon plusieurs modalités décrites par Freud à propos de la « réalité » qui nous encombre (et qui est pour lui celle de la castration) : il y a le refoulement, par lequel la vérité de la chose perçue est relégué aux oubliettes, faute d’être acceptable par la censure. Elle a été enregistrée, symbolisée, dirions-nous, et en son for intérieur, que Freud appelle l’inconscient, où elle devient ineffaçable, le sujet y croit. Elle ne sort de cette cachette que sous le déguisement du symptôme. A côté du refoulement, il y a le déni, appelé aussi en français désaveu, ou encore démenti : « Je sais bien, mais quand même ». La chose est perçue et le sujet croit à son existence, mais dans un même élan, tout est fait pour ne pas avoir à en tenir compte. Ce clivage est la source de tous les arrangements pervers. Et le dernier degré du je-n’en-veux-rien-savoir est le refus radical : puisque la chose est inacceptable, elle est simplement exclue de façon définitive et irréversible (forclose, dit Lacan) de toute forme de conscience, de croyance et de symbolisation.
L’histoire de la persécution des juifs d’Europe, puisque j’ai commencé par cet exemple, offre à l’observation tous les échantillons possibles de ces trois variantes. Les assassins le savaient pertinemment. L’un des théoriciens les plus remarquables du national-socialisme, Carl Schmitt, définissait ainsi le consentement attendu des peuples : « ils opinent ». La dictature, dans son efficacité indéniable, ne repose pas sur la délibération, le débat et la décision d’un peuple supposé souverain, mais sur l’acquiescement de l’opinion populaire, selon l’adage du « qui ne dit mot consent ». Tel est le moyen suffisant de s’assurer de l’adhésion de la foule à la volonté de son leader ou guide, mis en place d’idéal (en allemand :
der Fürhrer
). Et cette adhésion ne lui a pas manqué. Mais c’est aussi une assurance pour l’avenir, car cette précaution utile empêche en principe le peuple de dégager après-coup sa responsabilité dans les événements, ce qu’il ne s’est pas privé de faire pour autant. La démesure de la foule qui opine est la mesure de son assujettissement à la voix de son maître. Elle est proportionnelle à son emprise sur elle.
L’autre signe du je-n’en-veux-rien-savoir en acte, du côté des assassins, est à chercher dans le maniement du verbe : ne pas dire « nous décidons d’exterminer » tel ou tel, mais « nous résolvons définitivement la question juive ». Ainsi, l’identité des victimes est-elle effacée par avance au profit d’un matricule tatoué, toute traces détruites et leurs personnes qualifiées de « mannequins ». Il importe en effet que les mots ne soient pas dits de façon transparente, pour faciliter le démenti et supprimer indices et preuves…même si la vérité est dite entre les lignes ou sur le mode de la métonymie.
Après-guerre, une forme particulièrement ignoble du déni du crime s’est donnée libre cours, prenant deux formes qui en sont des versions plus ou moins radicales : le révisionnisme, et le négationnisme. Leur principe est le même : ce qui est impossible à supporter n’a pas eu lieu. Les nombres sont au mieux faux et grossis, car il est techniquement impossible que tant de personnes aient pu être gazées dans ce laps de temps. D’ailleurs ce gaz servait à éliminer les poux. Et en fin de compte, le crime supposé n’est qu’une affabulation des prétendues victimes, qui sont donc les vrais coupables.
Une forme plus discrète et subtile de ce mécanisme est une scène racontée par Jan Karski
[1]
: Karski est un homme qui a voulu avertir les responsables politiques des puissances démocrates de l’accomplissement par les nazis de leur plan d’extermination des juifs. Avant de rencontrer le président FD Roosevelt, il s’entretient avec le juge Felix Frankfurter de la Cour Suprême des États-Unis et lui transmet le message d’alerte de la résistance polonaise. Celui-ci répond : « Je ne peux pas vous croire ». Karski demande alors au juge s’il pense qu’il ment et celui-ci précise : « Je n’ai pas dit que vous mentiez, j’ai dit que je ne peux pas vous croire ». Le message est entendu, l’information enregistrée et la chose perçue, dirait Freud. Mais le sujet ne peut accepter d’y prêter crédit. L’incrédulité comme défense est l’effet de sidération que produit le réel comme impossible à supporter.
II – Le dictionnaire définit le consentement comme un « acte libre de la pensée par lequel on s’engage à accepter ou à accomplir quelque chose ».
Ici, chaque mot a son poids. Que le dit-consentement soit une parole ou une autre manifestation, c’est comme acte qu’il est défini : une parole qui fait acte, un énoncé performatif, marquant selon la définition qu’en donne Lacan, un avant et un après par lequel le sujet est changé. Il est changé par son consentement et par l’accomplissement de ce à quoi il s’engage et qu’il accepte.
Mais le mot dont le poids est sans doute le plus lourd est celui de « libre » : l’acte est libre, en effet, et on ne consent pas sous la menace ou le pistolet sur la tempe. Ce que Lacan appelle un choix forcé, celui qui résulte d’un « la bourse ou la vie », ne relève pas vraiment de ce registre. La liberté est mise en question selon le rapport qui prévaut entre le sujet consentant et son partenaire.
J’appelle partenaire par convention et selon notre usage celui avec qui se joue la partie. Quelle est la relation, entre ces deux acteurs ? celle-ci influence-t-elle le sujet au point que sa liberté puisse être discutable, partielle ou altérée, même si, au moment où les choses se passent, c’est en toute conscience qu’il opine à ce que le partenaire demande ?
C’est là que consentir entre en tension avec le deuxième terme de notre titre : l’emprise. Car celle-ci aliène.
Encore faut-il s’entendre sur la différence entre emprise et contrainte : la seconde, c’est le pistolet sur la tempe. Que le sujet dise oui n’est alors au mieux qu’un simulacre qui en annule la valeur juridique aussi bien que morale. L’emprise est une subordination par laquelle la volonté du sujet n’est que le reflet en miroir de la volonté de l’Autre, dont le prototype est l’hypnotiseur. L’hypnotiseur, avec sa grosse moustache et son regard, est dans la vie courante placé en place d’idéal du moi du sujet. Idéal du moi, disons-nous depuis Freud, même s’il y a sans doute à en distinguer les formes. Gardons provisoirement la formule : l’emprise est une relation de sujétion, de nature hypnotique.
Dans le récit de Vanessa Springora, deux traits de son partenaire sont immédiatement mis en exergue : le premier est son sourire, dont elle dit qu’elle le reçoit comme « un sourire paternel parce que c’est un sourire d’homme et que de père, je n’en ai plus ». Le second qui en découle concerne le regard « car jamais aucun homme ne m’a regardé de cette façon ». Dit autrement, la pulsion scopique est engagée dans l’affaire, avec ses deux ancrages, à savoir qu’il s’agit d’un regard de désir, et qu’il émane d’un homme pour la première fois, en place supposée du père, du père qui manque.
La jeune fille se trouve bien confrontée à son idéal du moi, c’est-à-dire à la place où elle se sent aimable pour l’Autre, en opposition à l’idée qu’elle se fait d’elle et à ce qu’elle ressent de son image : « adolescente aussi ingrate qu’un crapaud ».
La source d’où émanent ce regard et ce désir est celle d’où on attend l’amour, et c’est le lieu d’un manque. En termes d’image, image du corps propre, une transmutation s’opère, du crapaud à l’ingénue convoitée. Ce désir, parce qu’il émane d’
un père
, d’un homme doté d’un évident prestige, la transforme comme par magie en égérie d’un écrivain dont elle est l’élue. C’est dans cette élection que réside le statut d’exception qui la fait unique pour l’Autre. Il n’est pas indifférent pour ce statut hors-norme qu’il s’agisse en l’occurrence, compte-tenu de son âge, d’un désir interdit. L’interdit, sur lequel le séducteur insiste complaisamment fait partie de la valeur de leur union. Qu’elle soit transgressive est une composante essentielle de son aura. Ce qui est bafoué, c’est la loi sociale, certes. Mais en toile de fond, ce que la jeune fille dit de la relation qui la grise avec celui qu’elle qualifie de « substitut paternel idéal », confère à celle-ci un évident parfum d’inceste : Un-père aime sa fille.
Vanessa ne devient vraiment lucide, malgré toute évidence, que lorsqu’il lui apparaît enfin qu’elle n’est pas une exception : elle n’est qu’un objet de jouissance dans une série, au regard de son prédateur. C’est alors et alors seulement que toute illusion tombe et que le danger se révèle qu’elle soit réduite au néant, si elle n’est pas l’unique élue d’un amour sans pareil. C’est aussi alors qu’elle tente de se défenestrer.
Ce qui est sans doute le plus touchant dans ce témoignage d’une sincérité extrême, c’est que la jeune fille qui finit par s’éprouver prisonnière alors qu’elle a fini par comprendre la nature de son expérience reste obstinément attachée à son amant au-delà de toute limite « raisonnable ». Freud avait compris très tôt qu’à la racine de toutes les formes d’angoisse, malgré l’amour et la haine, se trouve la peur de perdre l’amour de l’Autre, ressenti comme vital.
Consentir, c’est dire Oui.
Dire oui à la demande de l’Autre quelle qu’elle soit et quelle qu’en soit la forme (à l’exclusion de la contrainte) ; qu’elle soit animée par son désir comme par sa jouissance ; qu’elle se présente comme suggestion tendre, insistante ou impérieuse, de la prière à la pression.
La question essentielle est : qu’est-ce qui motive le consentement ? Elle est essentielle en droit comme, pour des raisons différentes, dans la clinique. On voit bien qu’il est parfois question d’accord, de contrat, de donnant-donnant, d’échange
win-win
ou d’harmonie. Mais la critique qui ne se contente pas du premier degré met en valeur aussi bien l’illusion que le rapport sexuel existe, que l’expression masquée de la contrainte : la relation n’est évidemment pas symétrique, ce qui ouvre la voie aux abus, de la part de celui qui est en position d’autorité, d’ascendant et de prestige.
Lacan comme Freud donnent la clé simple du consentement : l’amour.
Pour Freud, c’est l’amour du père (au sens de
pour
le père) qui fait consentir à la frustration de jouissance qu’il impose et à la loi qu’il promeut dans le champ du désir. Ce consentement s’exprime dans son vocabulaire par la
Bejahung
, littéralement affirmation ou « dire oui ». L’enfant dit oui au père qu’il aime. Lacan ne dit pas autre chose, et précise l’opposé, qui est rejet, ou forclusion, de ce qu’il appelle joliment « l’imposture paternelle ». Le rejet est l’effet d’un amour déçu.
La perte de l’amour est une désillusion ravageante qui oblige à reconnaître, toute illusion perdue, que par la ruse plutôt que par la force, l’emprise est un forçage qui fausse le consentement en privant le sujet de tout discernement.
« Il suffisait de dire non », dit la Marquise de Merteuil à Cécile de Volanges, qui déplore les concessions sans limites qu’elle a fait dans son aveuglement…
Elle feint perversement d’ignorer le motif, que Vanessa Springora reprendrait sans doute à son compte, tel que Lacan l’exprime : « Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir » [2] .
[1]
Cf.
Haenel Y.,
Jan Karski
, Gallimard, 2009.
[2]
Lacan J.,
Le Séminaire,
livre X
, L’angoisse
, Paris, Éditions du Seuil, 2004, p. 209.