Entre pruderie et pudeur

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Intime et pudeur sont tissés dans la trame où l’analysant fraye son hystoire lorsqu’il s’oriente du bien-dire. Lacan estime en effet que ce dernier « n’est gouverné que par la pudeur » [1] .

Freud souligne que « la pudeur passe pour une qualité féminine par excellence mais […] est bien plus conventionnelle qu’on ne pourrait le croire » [2] . En homme des Lumières il en fait une construction, une convention. Un siècle avant lui Diderot, Voltaire et Rousseau définissaient la pudeur « comme une convention sociale » [3] . Lacan participe de cette veine, en indiquant que la pudeur trouve son code dans l’Autre.
À la même époque que Freud, René Bérenger surnommé le « Père-la-pudeur » [4] incarnait le garant des bonnes mœurs en France. Ce juriste et homme politique qui terminera sa carrière comme « sénateur inamovible » [5] faisait force de loi pour régir l’intime de tous. Le sobriquet qui lui a survécu en dit long sur l’esprit de son époque. L’ordre de recouvrir l’intime convoque la honte, et son lien avec le sexuel lui vaut à cette époque ce traitement par l’interdit.

Pour Freud comme pour Lacan, la « barrière de la pudeur » empêche d’accéder à la teneur de la chose sexuelle. La nature de cette pudeur est la pruderie. Elle apparait lorsque quelque chose du sujet, à savoir un objet, au-delà donc de l’organe montré, est dévoilé au regard de l’Autre. Ce qui est mis au jour, c’est l’objet a , l’intime est convoqué. Mais cette pudeur de prude n’est rien d’autre que « celle du fantasme » [6] , c’est l’ « horreur indépassable que le fantasme sert à masquer » [7] . Ces témoignages d’analystes de l’École nous apprennent qu’une « pudeur nettoyée de la pruderie, dissociée de la honte » [8] peut advenir de l’analyse. La pruderie rejoint la cohorte des semblants. Le prude ayant consenti au manque, cela donne, pour Lacan, le pude [9] . Ainsi avance-t-il, sans avoir l’R du prude mais avec pudeur. Dissocier la honte de la pudeur n’abolie ni l’une ni l’autre, mais restitue à la première son lien au réel, et à la seconde sa relation à l’Autre. Intime et pudeur sont les indices d’une croyance en l’Autre.

Le discours de l’analyste propose donc à chacun de prendre acte de ce qui fait son intime, à l’envers d’un réglage par l’interdiction, par l’idéal ou la vieille norme d’un « pour tous ». Aussi éloignée de l’époque de l’universel et de l’intime imposé que de l’impératif de transparence et de jouissance qui suinte à notre époque, la psychanalyse fait place à un intime irréductible et singulier. Celui qui croit à l’ombre des jardins secrets, dans les failles et les interstices, mais qui nécessite une soustraction au regard de l’Autre.
Notre temps connait la déconstruction de cet Autre, souvent refusé et parfois rejeté comme référence. Ceux des êtres parlants qui prennent cette position dénoncent alors une intention de domination que cette instance entretiendrait quant à leur jouissance. Pour s’y soustraire ils se branchent sur l’éprouvé du corps comme référence. Lorsque les affects, qui dérangent le corps, sont situés comme issus du corps propre, cela réfute que « c’est de la pensée que ça décharge » [10] . Le voile de la pudeur et l’intime ont-ils encore lieu d’être lorsque les affects et le corps affecté sont confondus ?
Et où l’intime trouve-t-il abri avec les insistantes rengaines qui font commerce de nous affirmer que nous sommes notre corps ? L’alliance du discours de la science et celui du capitalisme tendent au recouvrement, au comblement des équivoques, des interstices qui accueillent l’intime. La schize entre l’organe et l’objet disparait lorsque nous sommes identifiés à notre corps. Devenu transparent et « sécable en unités toujours plus nombreuses et plus complexes » [11] le corps se soutient de son éprouvé comme révélant sa vérité au sujet exproprié de son savoir supposé. Quant à l’écart entre le désir et sa satisfaction, il s’efface lorsque le désir est compris pour ce qui peut le combler et non pour ce qui le cause, éludant là encore l’intime.

Et que devient-il, lui qui circule aussi entre la chair et le corps, lorsque cette séparation n’a pas nettement opéré ? Forme et fonctionnement interne du corps, confondus pour donner l’illusion d’une unité imaginaire, colmatent les interstices accueillant l’intime. Le corps d’avant l’image est convoqué du côté de la chair, c’est-à-dire de l’éprouvé. Et la marge pour l’intime se flétrit encore un peu plus dans une société dirigée par les algorithmes, eux même censés supprimer l’équivoque.
La collusion des deux discours cités porte au triomphe la notion de l’immédiateté. C’est le temps de la vitesse-performance, qui s’oppose au temps du kairos visant l’instant d’un éclair le moment opportun. L’intime n’est pas au côté du chiffre, il fréquente l’incommensurable, se loge dans les plis de la parole ou ceux de l’être. Avec l’éclair, le divin détail, le désir, la contingence, il participe de ce qui donne son étoffe singulière à chacun en tant qu’être parlant.

Pas question de regretter la tradition du Père-la-pudeur, avec son interdit pour précepte, mais l’injonction de jouissance d’une modernité plongée dans l’image et l’immédiateté ne fait pas meilleur accueil à l’intime. Un enjeu pour la psychanalyse à l’ère de la globalisation du narcissisme et de la disruption technologique sera d’accompagner dans leur invention d’un intime singulier les êtres parlants qui y ont recours. Cette cause intime appartient à la politique de la psychanalyse.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes-errent », leçon du 12 mars 1974, inédit.
[2] Freud S., « La féminité », Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1984, p. 177.
[3] Bologne J.-C., Histoire de la pudeur , Paris, Éd. O. Orban, Coll. Hachette Littérature, 1986, p. 318.
[4] « René Béranger », Wikipédia, L’encyclopédie Libre, 27 mars 2020, disponible sur internet.
[5] Ibid.
[6] Monribot P., « La pudeur originelle », Quarto , n°90, juin 2007, p. 37.

[7] Naveau L., « La pudeur de l’ hystoire », ibid. , p. 44.
[8] Monribot P., « La pudeur… », op. cit .
[9] Cf . Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes… », op. cit.
[10] Lacan J., « Télévision », Autres écrits , Paris, Seuil, 2001, p. 37.

[11] Laurent É., « Entre vide et image », Les Cahiers Cliniques de Nice, n°18, décembre 2017, p. 162, disponible sur internet.