En 1912, dans « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse », Freud entame ainsi sa troisième partie : « La domestication de la vie amoureuse par la civilisation entraîne un rabaissement général des objets sexuels : voilà qui peut nous inciter à reporter nos regards des objets aux pulsions elles-mêmes. » [1] Il établit alors que parmi les pulsions, « quelque chose dans la nature même de la pulsion sexuelle ne soit pas favorable à la réalisation de la pleine satisfaction » [2] . Par contraste, il fait valoir que les pulsions partielles – telle la pulsion orale dont il prend l’exemple –, apportent une pleine satisfaction : « le vin offre toujours au buveur la même satisfaction toxique, que la poésie a si souvent comparée à la satisfaction érotique » [3] . Il prend l’exemple des propos de Böcklin à propos de sa relation avec le vin qui évoque « l’harmonie la plus pure et comme un modèle de mariage heureux » [4] .
Ainsi de façon générale, sur le plan de la satisfaction, la pulsion partielle l’emporte sur la pulsion sexuelle. Mais Freud apporte la précision que la civilisation accroît cette domination, que le social agit sur le pulsionnel.
Plus de cent ans après, et les progrès considérables de la civilisation que l’on sait, constatons que Freud à chaque jour davantage raison.
Dans son intervention « Une fantaisie », Jacques-Alain Miller a mis en évidence comment Lacan dans sa « Radiophonie », en 1970, constatait la montée au zénith social de l’objet a , consécutive « à la production extensive, donc insatiable, du manque-à-jouir » par le capitalisme. La technoscience et le capital s’alliant pour pousser à la consommation de plus-de-jouir en toc, de gadgets. Dans la même intervention, J.-A. Miller précisait que « Le rapport des deux sexes entre eux va devenir de plus en plus impossible » [5] .
De l’époque de Freud à celle de Lacan, jusqu’à la nôtre, la domination de l’objet a – ou pour le dire avec Freud des pulsions partielles sur la pulsion sexuelle – dans le social, est devenue toujours plus éclatante. Toutes les guises de l’objet a sont ici convoquées dans cette économie de la satisfaction : voix, regard, oralité, analité.
Et le capitalisme a su en profiter jusqu’à faire entrer les plus grosses entreprises qui font fond des objets a dans le top ten des capitalisations boursières au niveau mondial : Facebook, Apple, Microsoft, Google, etc. La crise actuelle renforçant leurs positions.
Avec son roman Flashback [6] , Dan Simmons nous projette en 2035 et nous présente un monde d’après l’effondrement ( post collapse ) dans lequel une drogue permet de revivre à volonté des moments de l’existence. C’est le cas pour le protagoniste principal Nick Bottom. Détective privé, addict au flashback , célibataire esseulé, il revit quotidiennement les moments heureux de sa vie – y compris des scènes d’amour – avec sa femme décédée. C’est le cas aussi de son fils de seize ans, Val, qui lors du premier chapitre dans lequel il apparaît flashe sur son anniversaire de quatre ans, quand sa mère était encore vivante. Les deux délaissent marivaudage et rencontre des corps pour les flashbacks reproductibles à l’envi. Comme il s’agit d’un roman, bien sûr, à la fin ils trouveront un chemin pour s’extraire de leur addiction et recommencer à… rêver. Et de quoi rêvera Nick sitôt désintoxiqué ? Qu’il reprend de la drogue et qu’elle lui fait faire un cauchemar atroce. Inconscient pas mort – stop – lettre suit – stop.
Certes nous n’en sommes pas aujourd’hui à ce monde que le pessimisme revigorant de Simmons nous présente, mais l’on voit la vie de nombreux parlêtres passer graduellement sous le signe de l’objet a , et en particulier dans l’univers dématérialisé dit virtuel. Cela passe bien sûr par l’omniprésence des objets technologiques qui s’appuient sur la voix et le regard. Mais cela atteint aussi la sphère intime comme pour ces sujets qui sont « en couple » sans s’être jamais rencontrés et qui rompront tout aussi bien par un post sur Facebook. Entre temps ils se seront peut-être envoyé des nudes , des photos dénudées, auront échangé des « sextos » (textos érotiques), « fait l’amour » par Skype, ou auront fait usage à distance et mutuellement de sextoys connectés.
Ici, pas de rencontre des corps, mais contemplation d’images. Mise en scène de home porno qui ne vient pas pimenter la vie sexuelle d’un couple mais qui s’y substitue.
On peut se poser la question de savoir si le style des pulsions partielles n’a pas même déteint sur la pulsion sexuelle, c’est-à-dire si l’objet a n’a pas pris la main sur l’ensemble de la libido. La relation à l’autre sexe commandée par l’objet a c’est ce que Lacan a établi clairement comme le mode mâle, le normal de la norme mâle.
La pornographie naguère confinée essentiellement dans les cinémas X ou dans des revues, se trouve maintenant, et dès le plus jeune âge, à portée de quelques clics. On sait que c’est sur le mode de la sexualité masculine que l’industrie pornographique s’est établie. Domination, abus, viol, violence, imposent le fantasme masculin comme voie d’accès à la sexualité.
La légitime protestation féministe contemporaine arrivera-t-elle à mettre en cause ce mode dominant ?
Dans la psychanalyse, c’est justement vers le mode féminin de l’amour et de la jouissance que Lacan tournera sa recherche et son enseignement dans les années 70 devant les impasses du mode masculin.
Notons enfin que la période de confinement et de maintien de la distance physique liée à la pandémie de la COVID 19 va accentuer encore les processus de mise à distance, de dématérialisation. Le Ministère de la Santé diffuse actuellement en grand un clip vidéo et audio dont le slogan est : Quand on aime ses proches on ne s’approche pas trop. Cela pose beaucoup de questions : qu’est-ce qu’un proche quand on ne doit pas s’en approcher ? Peut-on aimer sans se rapprocher ? Ce slogan d’ailleurs énoncé au présent de l’indicatif se propose comme un précepte atemporel.
On nous présente ainsi une solution au problème que pose l’impossible du rapport sexuel : aimer – quelle que soit la signification de ce mot – sans corps à corps, à distance, par l’intermédiaire des moyens technologiques.
La cure psychanalytique, elle, n’est possible que par la mise en présence des corps, elle confronte chacun en acte à l’impossible du rapport sexuel et se fonde sur cette aporie pour forger une issue toujours singulière.
[1]
Freud S.,
La vie sexuelle
, Paris, PUF, 1969, p. 63.
[2]
Ibid
., p. 64.
[3]
Ibid
., p. 63.
[4]
Ibid
.
[5]
Miller J.-A., « Une fantaisie »,
Mental
n°15, p. 15.
[6]
Simmons D.,
Flashback
, Paris, Pocket, 2013.