C’est depuis la sidération provoquée par la violence des attentats de 2015 en France, que Camilo Ramírez s’est engagé dans un travail d’écriture de longue haleine né d’un désir de savoir concernant la thématique de la haine au XXI
e
siècle
[1]
.
À l’instar des travaux de Freud sur l’articulation entre singularité et psychologie collective
[2]
, Camilo Ramírez développe dans son ouvrage ses études sur « deux questions majeures que sont la cristallisation religieuse autour de la figure intraitable du Dieu des islamistes, et la résurgence des discours identitaires et nationalistes »
[3]
, et interroge l’opportunité d’un discours pouvant faire vaciller la suggestion collective.
Prenant appui sur la psychanalyse, Camilo Ramírez éclaire les phénomènes politiques et sociaux de notre époque, notamment à partir de l’orientation lacanienne et du concept « Il y a de l’Un »
[4]
, par lequel Jacques Lacan désigne un point de réel : pas de rapport sexuel, mais pour chacun, la jouissance. « Bien qu’obéissant à des logiques distinctes, croyance religieuse et passions identitaires partagent quelques traits communs : elles occultent le manque central qui nous définit comme êtres parlants, se vouant à recouvrir d’un voile de déni la fragilité de la condition humaine. »
[5]
Ainsi, Camilo Ramírez démontre que la radicalité est « une réponse au malaise ». Ce malaise de notre civilisation touche d’autant plus la façon dont se règlent les rapports entre les hommes et les femmes que nous traversons une mutation de l’ordre symbolique, ainsi que Lacan l’avait avancé.
En 2015, Jacques-Alain Miller contribue à l’élaboration d’un savoir sur les évènements et les problèmes de notre humanité. Dans son allocution de clôture à la troisième Journée de l’Institut Psychanalytique de l’Enfant
[6]
, il indique que les adolescents sont profondément désorientés par l’effondrement des idéologies et par l’affaissement du Nom-du-Père. Le dogme religieux quelque qu’il soit est un refuge face à l’angoisse suscitée par le sexuel et par l’assouplissement très contemporain des sexualités hors tradition.
Avec la puberté, l’adolescence est la période où le corps de l’autre entre parmi les objets du désir, où les métamorphoses du corps propre peuvent faire vaciller le sujet. Là où ça fait
attentat sexuel,
l’idéologie religieuse se constitue comme rempart et l’islam, qui n’a pas été impacté par les mutations de l’ordre symbolique, occupe la place vide laissée par les autres grandes religions. Le salafisme indique les limites là où aujourd’hui les frontières sont floues.
Au sujet des phénomènes actuels de radicalisation, l’orientation lacanienne montre qu’il ne s’agit pas simplement de phénomènes identificatoires, par l’effet de fascination provoqué par les vidéos circulant sans limite sur internet, la jouissance est en jeu. « Pour Lacan, à la différence d’une tradition psychanalytique ayant cru dans la communion génitale avec le partenaire, on ne jouit en aucune façon du corps de l’Autre, on ne jouit que du corps propre. » [7] La cause intégriste n’est pas un phénomène de sublimation, Camilo Ramírez déplie la proposition de Jacques-Alain Miller selon laquelle il s’agit d’une nouvelle forme d’indentification qui satisfait la pulsion de mort, « en s’identifiant à la volonté divine comme volonté de mort, le sujet trouve l’imparable satisfaction de se faire l’agent de l’accomplissement jusqu’au-boutiste de cette volonté » [8] .
[1]
Ramírez C.,
Haine et pulsion de mort au XXI
e
siècle, Ce que la psychanalyse en dit
, Paris, L’Harmattan, 2019.
[2]
Freud S.,
Malaise dans la culture
, Paris, PUF, Quadrige, 2015.
[3]
Ramírez C.,
Haine et pulsion de mort au XXI
e
siècle, op. cit.
, p.25.
[4]
Lacan J.,
Le Séminaire, livre XIX, …ou pire
, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p.127.
[5]
Ramírez C.,
Haine et pulsion de mort au XXI
e
siècle, op. cit.
, p.28.
[6]
Miller J.-A., « En direction de l’adolescence »,
Interpréter l’enfant
, Paris, Navarin, coll. La Petite Girafe, 2015.
[7]
Ramírez C.,
Haine et pulsion de mort au XXI
e
siècle, op. cit.
, p.194.
[8]
Ramírez C.,
Ibid
.
,
p.195.