La main dans le sac

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Violette Leduc est née « bâtarde » [1] , elle vécut avec sa mère jusqu’au mariage de celle-ci, alors qu’elle a quinze ans, moment où elle est envoyée en pension. C’est là qu’elle vivra sa « première fois » avec une autre pensionnaire. Elle en fera tardivement le récit ( Ravages , 1955) mais il sera censuré jusqu’en 1966. Il paraitra alors sous le titre Thérèse et Isabelle [2] .

Rencontre d’une jouissance élémentaire

Dans l’internat du collège, Thérèse est d’abord agacée par cette camarade brillante et superbe, miroir inversé de la façon dont elle se perçoit : laide et peu cultivée. Dès les premières pages du roman, Isabelle taquine Thérèse, mais pour Thérèse ce petit jeu fait poindre un vif agacement. Très vite, cet insupportable se renversera – en jeu érotique pour Isabelle, en tout autre chose pour Thérèse.

Une nuit, Isabelle s’invite dans le box de Thérèse et la supplie de la rejoindre dans le sien. C’est « à l’initiative de l’Autre » [3] que Thérèse répond : « Isabelle arrivait du pays des rafales, des bouleversements, des sinistres, des ravages. Elle me lançait un mot libéré, un programme. » [4]

Une étrange sensation s’empare de Thérèse au moment où Isabelle quitte son box et avant qu’elle ne la rejoigne dans le sien ; avant même la rencontre sexuelle, son rapport à l’espace est touché, par les voies d’une mélopée, l’écriture fait résonner la dispersion de son être : « je joignis les mains, je priai sans parole, je réclamai un monde que je ne connaissais pas, j’écoutai près du ventre le nuage dans le coquillage » [5] . Le « vouloir de l’Autre » a propulsé la jeune-fille dans l’Autre jouissance [6] avant tout « exercice » de la sexualité : « Ma visiteuse avait chiffonné ma lingerie sans la toucher » [7] .

Dans ce moment d’abrasement des limites, entrant dans le box, Thérèse semble à la fois se perdre et se raccorder au champ visuel qui entoure Isabelle. Son étroit rapport aux objets produit une écriture paradoxale constellée de tentatives métaphoriques et encrée dans le concret des choses matérielles : « l’opulence des cheveux qui balayaient les barreaux à la tête du lit, son épaule, la table de nuit, le napperon, m’envoutaient » [8] .

Puis Thérèse s’engouffre dans le lit d’Isabelle : « Mon cœur battait trop haut et je voulais écouter ce scellé de douceur, ce frôlement neuf […] Isabelle continua : nous descendions nœud après nœud dans une nuit au-delà de la nuit du collège, au-delà de la nuit de la ville. » [9]

La première relation sexuelle de Thérèse aura lieu entre enchantement et ravalement, où consentement et forçage se fondent et alternent. Isabelle devient pour Thérèse cet objet « chargé […] des plus déroutantes valences » [10] . Ces trois nuits s’écrivent, trente-trois ans après, entre ravissement et déchéance [11] : à la fois « une fleur s’ouvr[ait] dans chaque pore de ma peau » [12] , mais à la fois « elle mit ma tête dans ses mains comme si j’avais été décapitée, elle ficha sa langue dans ma bouche. Elle nous voulait osseuses, déchirantes. Nous nous déchiquetions à des aiguilles de pierre ». [13]

Cette rencontre sexuelle est un franchissement, elle marque en cela une séparation d’avec le temps d’avant : « Nous nous étions dépouillées de notre famille, du monde, du temps, de la clarté » [14] . Mais elle est aussi un envahissement qui désinscrit le sujet de toute temporalité : « je voudrai ce qu’elle voudra si les pieuvres paresseuses me quittent… » [15] . Jamais cependant, la partenaire n’est tenue pour la cause directe de ces éprouvés déroutants, aussi la tension passionnelle ne mute ni en haine ni en amour, mais en quête infini d’un éprouvé, et de son écriture.

Préliminaire

Juste avant sa première fois avec Isabelle, sur fond de séparation récente d’avec sa mère, nous trouvons trace dans des manuscrits non publiés [16] d’un épisode d’apparence anecdotique qui constitue pourtant pour Violette Leduc l’un des trois événements les plus importants de sa vie. Il s’agit de l’épisode de la main dans le sac . Thérèse est transie de passion pour une jeune professeur. Un jour, M elle Godfroy lui demande d’aller lui chercher son sac, qu’elle a oublié. Revenant avec l’objet, Thérèse enfouit irrépressiblement sa main dedans : « ce n’est pas pour voler, ce n’est pas par curiosité » [17] . Lors de ce « plongeon », « c’est comme si nous nous promenions ensemble. J’aurais mis ma main au fond, tout au fond de la poche de sa jaquette. Je marcherais à côté d’elle. Je ne serais pas une élève. Je serais son amie. Ma main n’est pas gantée pourtant je la dégante en la sortant du sac de Mademoiselle Godfroy. Ma mère dit que les nids sont des ventres. J’ai mis ma main dans un ventre. » [18]

Entre « chose sacrée » et « fruit défendu » [19] , l’épisode de la main dans le sac , écrit un nœud qui mobilise le ventre des femmes – lieu de sa bâtardise – et la main, cet « oiseau inquiet » [20] objet surdéterminé dans l’œuvre de V. Leduc, empli d’un inexpugnable sens sexuel mais rappelant aussi la première ligne de L’asphyxie [21] : « ma mère ne m’a jamais donné la main ». C’est avec cette main que Violette a su faire de l’invasion déchirante du sexuel, une écriture de l’infinitude.

[1] Leduc V., La bâtarde , Paris, Gallimard, 1996.
[2] Thérèse est le vrai prénom de Violette Leduc.
[3] Lacan J., Le Séminaire , livre III, Les Psychoses , texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 218.
[4] Leduc V., Thérèse et Isabelle , Paris, Gallimard, poche, 2000, p. 41.
[5] Ibid ., p. 19.
[6] Je laisse volontairement flotter l’indétermination entre l’Autre jouissance concernant la féminité et l’Autre jouissance dans la psychose, telle qu’évoquée par J.-C. Maleval. Cf. Repère pour la psychose ordinaire , Paris, Navarin, 2019, p. 55.
[7] Leduc V., Thérèse et Isabelle , op. cit ., p. 21.
[8] Ibid ., p. 22.
[9] Ibid ., p. 23.
[10] Lacan J., « La psychanalyse et son enseignement », Ecrits , Paris, Seuil, 1966, p. 449.
[11] La notion de putréfaction du corps est très présente dans plusieurs livres de Violette Leduc.
[12] Leduc V., Thérèse et Isabelle , op. cit ., p. 29.
[13] Ibid .
[14] Ibid ., p.25.
[15] Ibid .
[16] Cf. Catherine Viollet, revue Fixxion, disponible sur internet : http://www.revue-critique-de-fixxion-francaise-contemporaine.org/rcffc/article/view/fx04.15/581.
[17] Non publié.
[18] Ref. 22, non publiée.
[19] Leduc V., La Bâtarde , op. cit ., p. 83. Violette Leduc évoque là rapidement l’épisode de la main dans le sac qui est beaucoup plus déployé dans les manuscrits non publiés.
[20] Ibid ., carnets non publiés.
[21] Leduc V., L’asphyxie , Paris, Gallimard, poche, 1988.