La première fois de l’Inconnue

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Dans la formule La première fois , rien n’est dit mais tout le monde sait ce dont il s’agit.
Précédée de l’article défini au singulier et sans précision sur la nature de cette expérience inaugurale, l’expression est métonymique. C’est une partie qui vaut pour le tout.
C’est à l’horizon un voile sur le premier rapport sexuel qui renvoie à la pudeur, ou en terme Freudien au tabou sur la sexualité [1] car selon Freud en 1918 : ce n’est pas seulement le premier coït avec la femme qui est tabou, tous les rapports sexuels le sont [2] .
Mais La première fois a tout de même quelque chose de tout à fait particulier que Freud analyse comme la crainte d’un danger [3] . Il précise que ce danger est un danger psychique que nous pouvons traduire avec Lacan comme celui du risque de la rencontre avec le réel du non-rapport sexuel.

C’est à la même époque, en 1922, qu’est publiée Lettre d’une inconnue , la célèbre nouvelle de Stefan Zweig. Cette période particulière de l’histoire voit s’effondrer l’ordre social très strict des empires dont celui des Habsbourg et sa morale sexuelle très prude. Rappelons que pour la norme de l’époque, les jeunes femmes de la bonne société étaient toutes dénuées de sexualité [4] avant le mariage. Ça n’est donc sûrement pas sans lien avec la subjectivité de leur époque que Freud et S. Zweig s’intéressent à la question sexuelle.
Il s’agit donc ici de la lettre d’une femme à son premier amour qu’elle n’a jamais rencontré ni jamais réussi à oublier et auquel elle est restée attachée toute sa vie par une passion dévorante : « je sais encore, comme si c’était hier, le jour et même l’heure où j’entendis parler de toi pour la première fois, où pour la première fois je te vis, et comment en serait-il autrement puisque c’est alors que l’univers s’est ouvert pour moi ? » [5] L’inconnue a alors treize ans, et ce premier émoi par lequel elle quitte brutalement l’enfance va orienter toute son existence de manière maladive pour ne pas dire délirante. Elle tombe immédiatement et éperdument amoureuse de ce voisin de vingt-cinq ans. Elle ne le connaît pas, mais il va devenir l’objet de toute son attention : « rien ne m’intéressa plus, si ce n’est toi, et que, avec tout l’entêtement et toute l’obsédante ténacité d’une fillette de treize ans, je n’eus plus qu’une seule préoccupation : tourner autour de ta vie » [6] . La première fois est ici abordée sur le versant d’un amour aussi passionné qu’idéalisé « toute ma vie, depuis que je suis sortie de l’enfance, a-t-elle été autre chose qu’une attente, l’attente de ta volonté ? » [7] . On peut dire qu’à la puberté de cette jeune fille, une faille s’est ouverte dans le symbolique auquel vient répondre une magnifique passion imaginaire.
Devenue une jolie jeune femme, elle croisera son amour secret lors d’une soirée mais il ne la reconnaitra pas « Tu ne me reconnus pas, ni alors, ni jamais : jamais tu ne m’as reconnue. » [8] . Une inoubliable nuit délice s’en suivra. « Tu ne t’es pas douté qu’avant toi jamais encore un homme ne m’avait touchée […] je ne t’offrais aucune résistance, uniquement pour que tu ne pusses pas deviner le secret de mon amour pour toi » [9] .
Toute sa vie durant, l’inconnue refusera toutes autres véritables rencontres amoureuses afin de rester fidèle à son amour, « Je n’ai pas été précisément une fille de la rue, une prostituée, mais je me suis vendue[…] Tu ne m’aimais pas, toi le seul à qui mon corps appartînt » [10] .

Avec son inconnue, S. Zweig illustre de manière magnifique cet énoncé de Lacan concernant les femmes, l’amour et la folie « il n’y a pas de limites aux concessions que chacune fait pour un homme : de son corps, de son âme, de ses biens » [11] .
Pour l’inconnue La première fois ne peut être que la dernière.

[1] Cf . Freud S., « Le tabou de la virginité », La vie sexuelle , Paris, PUF, 1997.
[2] Cf. Ibid .
[3] Cf. Ibid .
[4] Cf. Zweig S., Le monde d’hier , Paris, Les belles lettres, 2013.
[5] Zweig. S., Amok suivi de Lettre d’une inconnue , Paris, Le livre de poche, 1926, p. 110.
[6] Ibid. , p. 114-115.
[7] Ibid ., p. 147.
[8] Ibid. , p. 131.
[9] Ibid. , p. 136.
[10] Ibid., p. 145-146.
[11] Lacan J., « Télévision », Autres Écrits , Paris, Seuil, 2001, p. 540.