Levée sauvage du voile ou effeuillage des semblants

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Il y a des récits qui traitent d’un intime que l’écriture habille d’une certaine pudeur. Celui de Vanessa Springora en fait partie. Sous sa plume délicate, apparaissent les coordonnées d’une rencontre traumatique où la dissolution brutale des semblants de l’amour est venue montrer un réel du sexe et l’horreur d’une jouissance. Toujours traumatique est la rencontre avec le sexe. Le roman de Vanessa Springora l’illustre avec des accents de singularité, épinglant les modalités favorables à la rencontre avec G. et les procès à l’œuvre dans l’établissement de leur relation. Par le recours à l’écriture, elle trouve le ressort d’une solution pour panser la blessure produite par sa relation avec G. « Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage, mes rêves sont peuplés de meurtre et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. » [1] Dans un retournement, elle se saisit de l’objet qui l’a faite captive pour, à son tour, en réaliser un piège et y emprisonner celui dont le prestige tient à ce même objet.

« L’enfermer dans un livre », n’est-ce pas là une façon de ligoter son « prédateur » [2] à une fiction ? Nous savons, avec l’enseignement de Lacan, l’importance et la nécessité du maillage fictionnel qui permet de faire avec le trou du traumatisme en recouvrant un réel impossible à supporter. [3]

La rencontre est d’emblée située dans un contexte de prédisposition, indiquant ce qui a fait accroche pour permettre l’établissement de la relation. « Un père aux abonnés absents qui a laissé un vide insondable. Un goût prononcé pour la lecture. Une certaine précocité sexuelle. Et, surtout, un immense besoin d’être regardée. Toutes les conditions sont maintenant réunies. » [4] La contingence de la rencontre fait événement à partir d’un préalable singulier qui précipite la relation entre G. et V. Springora.

Dans la brèche de son désir, viennent se loger les attentions et paroles séduisantes de G. qui composent l’étoffe du voile de l’amour. Il recouvre dès lors l’obscénité de la jouissance de G. et en occulte les indices apparents. Élevée à la dignité de l’objet d’amour, V. Springora se perçoit, depuis le lieu de l’Autre, regardée et désirée.

La lecture « des livres interdits » [5] où « la pornographie de certains passages, à peine dissimulée sous le raffinement de la culture et la maitrise du style, [lui] donne des haut-le-cœur » [6] , constitue un moment décisif du dévoilement. La figure du « pervers […] tant de fois dépeint » [7] crève l’écran de l’illusion supportée par l’amour. Dans un ultime effort de recouvrement, elle « tente immédiatement de refouler cette idée. Mais le venin est entré, et il commence à se répandre. » [8]

L’effraction du réel du sexe désagrège le voile de l’amour et montre la part de jouissance qui y est rattachée. L’horreur de ce qui gît en dessous, à savoir la nature de la jouissance qui agite G., se dévoile à la jeune fille et inaugure la déprise de sa captivité. Elle déchoit du même coup de son rang d’objet de désir en ne devenant plus que cet objet de jouissance par lequel G. obtient une satisfaction solitaire. La levée sauvage du voile de l’amour lui montre alors la place quelconque qu’elle occupe dans la série des proies, la destituant de la place de l’unique qu’elle croyait être car captive d’un discours empreint des accents de l’amour.

V. Springora a consenti à des relations sexuelles avec un homme plus âgé en outrepassant les interdits liés au sexe et aux générations. Elle y a consenti car elle a cru à l’amour qu’il lui décernait, sans pouvoir en déceler l’usage perverti : « comment admettre qu’on a été abusée quand on ne peut nier avoir été consentant ? » [9] La puissance de cet énoncé souligne ce qui s’est joué de son côté, nuançant dès lors la radicale dénonciation de l’autre.

L’amour, comme suppléance nécessaire à l’inexistence du rapport entre les sexes, masque la solitude des parlêtres en faisant croire à une harmonie s’orientant du désir, en même temps qu’il occulte l’intime de la jouissance. Plus largement, le tissu fictionnel, recouvre un réel impossible à supporter en mentant sur la jouissance. [10]

Si une analyse conduit également à percevoir le réel du sexe sous le voile de l’amour, la dynamique y est largement différente. Le trajet d’une analyse « est scandé […] par une succession de révélations » [11] qui sont des phénomènes « attendus [par l’analysant et] quand ils ne se produisent pas, le sujet est en manque de révélation » [12] . La levée du refoulement procédant de la mise en acte de l’inconscient par le transfert, entraîne un enchaînement de vérités qui, dans la défense, rencontre son point d’obstacle. Il s’agit alors de « déconcerter la défense, arriver à s’insinuer de telle sorte que – là on ne trouve pas une autre vérité –, à ce moment-là, on trouvera le réel.» [13]

Ainsi, le discernement de l’amour comme voile sur le réel du sexe en passe par l’effeuillage des semblants et l’épure du sens. En déconcertant la défense, l’analyste favorise un franchissement qui permet d’entrapercevoir le « scintillement » [14] d’un réel. Il ne s’agit pas, comme c’est le cas pour V. Springora, de l’effraction d’un réel par le dévoilement sauvage d’un intime, mais d’un aperçu sur le réel. C’est au travers d’une étoffe élimée par la succession des révélations à valeur de vérité, que s’entrevoit l’inexistence d’un rapport entre les sexes et se révèle l’intime d’une jouissance jusque-là occultée.

[1] Springora V., Le consentement , Paris, Grasset, 2020, p. 10.
[2] Ibid ., p. 133.

[3] Cf . Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p. 408 : « D’autre structure est le savoir qui, le réel, le cerne, autant que possible comme impossible. »

[4] Springora V., Le consentement , op. cit ., p. 35.

[5] Ibid ., p. 121.

[6] Ibid ., p. 121.

[7
] Ibid ., p. 122.
[8] Ibid ., p.122.

[9] Ibid. , p.163.

[10] C f . Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 18 mars 2009, inédit.

[11] Ibid .

[12] Ibid.

[13] Ibid .

[14] Miller J.-A., « En deçà de l’inconscient », La Cause du désir , n°91, Novembre 2015, p. 110.