« Chacun avance avec son trauma » [1] , écrivait récemment Hélène Bonnaud. Plus ou moins supportable, refoulable, mis de côté, évité, le trauma qui résulte de violences sexuelles marque durablement la vie de celui ou celle qui l’a subi. Alors qu’il demeure foncièrement ineffable, il nécessite pourtant une mise en mots, et devient, dans certaines circonstances, impossible à taire. Sortir du silence est, pour certains sujets, dans une temporalité qui leur est propre, un enjeu de survie. L’impossible à taire est l’envers de l’impossible à dire, il peut se donner à lire. Il s’agit alors de donner chance à ce que quelque chose de la mauvaise rencontre cesse de ne pas s’écrire, premiers pas vers une restauration de la vie, allégée de l’action posthume du traumatisme.
Le silence est au centre du livre de Sarah Abitbol [2] dans lequel elle témoigne des viols répétitifs perpétrés par O., son entraîneur, lorsqu’elle avait 15 ans. « A quoi ça sert de parler du passé ? » [3] lui demande-t-on au moment où elle envisage de révéler publiquement les violences subies. L’auteure nous enseigne sur ce qui a nécessité voire précipité son dire. Elle sait qu’à un moment elle a choisi sa vie : réaliser une carrière sportive de haut niveau pour laquelle dès l’enfance elle fait preuve de véritables dispositions et « de grands » [4] sacrifices. Hors la patinoire rien ne l’intéressait. Elle était concentrée sur ses rêves sportifs, encouragée par ses parents dans ses projets, dès son plus jeune âge. La passion sportive, sa réussite et son goût de l’excellence, feront longtemps écran au trauma sexuel rencontré.
C’est à vingt-sept ans, après onze ans d’oubli, que les souvenirs traumatiques ressurgissent pour la première fois. Alors que l’auteure est au sommet de sa carrière sportive, une rupture du tendon d’Achille vient mettre un terme à ses espoirs de médaille aux Jeux Olympiques de Salt Lake City . Opérée en urgence, elle quitte la clinique en fauteuil roulant accompagnée de sa mère et de O. qui lui tient la main, alors qu’il n’est plus depuis déjà de nombreuses années son entraîneur. Suite à quoi les premiers symptômes apparaissent, ils ne suffisent pas à capitonner l’angoisse qui l’assaille. Elle est terrassée par l’angoisse, pétrifiée à l’idée de sortir dans des lieux inconnus et de dormir seule. Malgré ses succès sportifs et la reprise progressive de son sport, une profonde tristesse l’habite. Son corps est douloureux et des idées suicidaires et des « flash de l’enfance » [5] surgissent. Pourtant l’origine et le sens des symptômes lui restent opaques et inintelligibles. Son mal-être déjà présent depuis un certain temps est à son paroxysme, il ne peut plus être caché à son entourage. Elle ne comprend pas ce qui l’empêche de vivre le présent et de penser l’avenir.
Son partenaire suspecte des événements graves dans l’enfance, il l’invite à dire ce qui est masqué par l’oubli. Un souvenir revient, la phrase prononcée par O. lors de son premier méfait, la nuit, alors qu’il la surprend dans son sommeil :« Tu ne trouves pas bizarre que je sois là, assis sur ton lit ? » [6] . Cette question avait sidéré le sujet confronté sans défense à l’énigme du désir de l’Autre. Elle avait provoqué la division du sujet, alors incapable de répondre, terrorisé et muré dans le silence par les violences sexuelles qui s’en étaient suivies. Depuis le déclenchement des symptômes, elle se dit être « une handicapée de la vie, murée dans l’angoisse. Dans ma tête, je suis une proie » [7] . Malgré les premières confidences faites à ses proches, les phobies et souvenirs traumatiques persistent. L’angoisse est insupportable, insistante, elle signe la rencontre avec le réel hors-sens.
Témoigner du trauma sexuel est un consentement à la séparation d’avec le secret. Le secret auquel O. l’a sommé, auquel le sujet a consenti, secret partagé dans lequel néanmoins les vérités ne coïncident pas. Ce secret maintenait le sujet – sans qu’il le sache – dans une proximité non voulue à O. « En partant vous disiez toujours : ‟ C’est un secret entre nous, Sarah ‟. J’ai gardé le secret, monsieur O. C’est douloureux, trente ans plus tard, de se dire qu’on a été enseveli aussi par son propre silence » [8] . J.-A. Miller souligne les affinités du silence et de la jouissance [9] . Le secret préserve ce qui est à soi, il préserve l’intime. Dans le cas de l’abus sexuel, l’intime est ce dont on ne veut pas, cette partie de soi qui confine à l’horreur, ce à quoi l’on ne veut pas se confronter, avoir été l’objet du désir, du savoir et de la jouissance de l’Autre. Ce dont le sujet ne veut pas, c’est ce qui l’a traumatisé, l’a réduit à la position de « jouet passif et tétanisé » [10] , ce à quoi il a été contraint. « Je n’avais qu’une obsession : cacher cette ignominie qui m’avait entachée » [11] . O. est l’initiale d’ ordure , c’est à la fois le qualificatif donné par l’auteure et ses parents à cet homme, mais c’est aussi le signifiant du trauma sexuel. Il s’agit d’une première nomination de l’effraction de jouissance qui a perturbé le fonctionnement de l’appareil psychique et mis à mal durablement le sujet. Rompre le silence, révéler le secret, dévoiler cet intime, implique de se confronter à cette partie ignoble et inconcevable de l’être. La jouissance est silencieuse, parler fait ex-sister la chose, la mauvaise chose .
« Le silence est assassin » [12] . « Il paraît éternel » [13] . Se délester du secret, consiste à prendre à sa charge son propre secret, le secret de l’être. Une fois révélé, le secret « ne vaut plus comme secret, pas non plus comme vérité absolue, mais comme un message désormais inscrit dans une histoire et dans une transmission » [14] . Le silence « rend complice » [15] . La rencontre contingente de l’auteure dans un restaurant avec O. en compagnie d’une entraineuse ainsi que la vue d’une jeune patineuse et de ses parents dans le bureau de cet homme en poste malgré ses premiers témoignages, feront alors passer au premier plan un fort sentiment de culpabilité. La culpabilité s’attache également à la jouissance, elle est engendrée par la jouissance du silence devenu symptôme. La culpabilité est une façon de répondre au Che Vuoi [16] autrement qu’en se faisant la proie de l’Autre, autrement que par l’angoisse. Elle met en jeu la responsabilité du sujet, soit sa façon de « répondre de » la chose inconsciente. « Mon silence me pèse. Je culpabilise. Régulièrement, je vous croise, et je dis à ma mère : ‟ Ce n’est pas possible, l’ordure est encore en place ! Et s’il continuait ses cochonneries ? Il faut le stopper” » [17] . Il devient pour le sujet impossible de continuer à se taire.
Même « s’il n’y a de responsabilité que sexuelle, ce dont tout le monde, en fin de compte, a le sentiment » [18] , c’est-à-dire qu’il n’y a de réponse qu’incomplète et insatisfaisante, écrire et dévoiler les faits à l’Autre, sera la solution proposée par l’inconscient et adoptée par le sujet. « la télé est là, il y a un direct, il faut que tu parles (….) Mais je ne veux pas que tout le monde sache ! Je refuse » [19] , indique le cauchemar. Réveil. Moment de franchissement subjectif : ne plus fuir, rompre l’omerta qui règne dans le sport, trouver une façon singulière de témoigner du réel auquel le sujet a à faire. Cela implique un passage : du refus de la chose infâme à soi au c’est à moi que cela est arrivé adressé à l’Autre . C’est donc céder la jouissance délétère du silence, pour celle douloureuse mais productrice de la parole, voie d’accès à une subjectivation possible du trauma.
L’écriture comme modalité du dire est une solution pour approcher l’indicible, quand bien même la parole défaillera toujours devant la jouissance [20] .
[1]
Bonnaud H., « Dire l’indicible », disponible sur internet, blog des J50.
[2]
Cf
. Abitbol S.,
Un si long silence
, Paris, Plon, 2020. Sarah Abitbol écrit ce livre à 44 ans. Elle a été dix fois championne de France de patinage artistique en couple, vice-championne d’Europe et médaillée de bronze aux championnats du monde.
[3]
Ibid
.
[4]
Ibid
.
[5]
Ibid
.
[6]
Ibid
.
[7]
Ibid
, p. 17.
[8]
Ibid
., p. 61.
[9]
Miller J-A., « Silet », enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris 8, leçon du 23 novembre 1994, inédit.
[10]
Abitbol S.,
Un si long silence
,
op.cit
., p. 57.
[11]
Ibid
., p. 133.
[12]
Ibid
., p. 14.
[13]
Flament F.,
La consolation
, Paris, Le livre de poche, 2017, p. 247.
[14]
Miller D., « Le prix du secret »,
La Cause Freudienne
, n°32, Février 1996, p. 40.
[15]
Abitbol S., Un si long silence,
op.cit.,
p. 21.
[16]
Lacan J.,
Le Séminaire, livre VI
,
Le désir et son interprétation
, texte établi par J-A Miller, édition de la Martinière et Le Champ Freudien Editeur, Paris, 2013, p. 25.
[17]
Abitbol S.,
Op.cit
, p. 159.
[18]
Lacan J.,
Le Séminaire
, livre XXIII,
Le Sinthome
, Paris, Seuil, 2005, p. 64.
[19]
Abitbol S., Un si long silence, o
p.cit
.
[20]
Miller J-A., « Silet »,
op.cit
.