Dévoiler l’ombilic

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« Moi pressé de trouver le lieu et la formule. »
Arthur Rimbaud, « Vagabonds », Illuminations .

La sexualité est toujours traumatique. Le trauma est ici un trou réel à l’intérieur du symbolique. C’est le non-rapport. Mais ce trauma ne vient-il pas en voiler un autre que la cure permet de mettre au jour ? L’ attentat de lalangue sur le corps.

Le scandale freudien c’est le dévoilement de la réalité sexuelle de l’inconscient à l’époque victorienne, c’est là la version de l’intime dévoilé par la psychanalyse. Avec la Traumedeutung , Sigmund Freud nous dévoile sa propre intimité avec l’interprétation du rêve « voie royale » [1] vers le dévoilement.
Voilement et dévoilement sont aussi deux termes qui font référence à l’utilisation des semblants, la prise dans le langage rendant le réel directement inaccessible. Cette perte mythique, c’est la version lacanienne de la castration.

Prenons le rêve de l’injection faite à Irma, « le rêve initial, le rêve des rêves » [2] nous dit Jacques Lacan, rêve qui fera dire à S. Freud, qu’un jour sur le seuil de cette maison on inscrira peut-être : « Ici se dévoila le 24 juillet 1895 au Dr Sigmund Freud le mystère du rêve. » [3]
Mais que dévoile-t-il ?
Il y a deux parties dans ce rêve, la première se terminant par la vision d’un trou, l’image du fond de la gorge d’Irma, qui peut tout-à-fait s’associer à l’organe sexuel féminin. C’est une tête de méduse cette gorge, avec ses « formations contournées qui ont l’air de cornets » [4] . C’est une représentation du trou réel dans le symbolique lié à l’absence de signifiant faisant paire avec le phallus. Une représentation du « troumatisme » [5] lié au non-rapport sexuel.
C’est aussi une évocation de la mort par l’association qu’il fait avec les membranes de la diphtérie qui a menacé d’emporter sa fille aînée qui porte le même prénom qu’une de ses patientes dont il se reproche le décès.
Est aussi évoquée l’énigme de ce que veut une femme. En effet, Lacan nous rappelle que le récit du rêve se passe sur fond de résistance, résistance au traitement mais aussi résistance à l’examen (« Elle manifeste une certaine résistance comme les femmes qui portent un dentier » [6] ), ceci pour jouer sur le fait que « les femmes qui résistent, cela ne nous excite plus. » [7] Dans la première partie du rêve, la signification sexuelle se déploie donc largement, et vient se conclure sur cette gorge, cette chair que l’on ne voit jamais, sur cette « vision d’angoisse, dernière révélation du tu es ceci — Tu es ceci, qui est le plus loin de toi, ceci qui est le plus informe » [8] , ceci que ton désir va chercher dans l’Autre, pourrions- nous dire avec un Lacan plus tardif. Pas d’autre intimité que cela, vois-le !
Ici Freud ne se réveille pas, « parce que c’est un dur » [9] ! dit Lacan. Il ne veut pas continuer à dormir en se réveillant.

C’est l’amour de Freud pour la vérité qui s’exprime là. Il veut voir au-delà de la trame du rêve, voir au-delà du voile des semblants, au-delà de la marque de la castration, comme il voit dans le texte du rêve « à travers le vêtement » [10] le lieu où a pénétré la solution d’Otto avec son aiguille sale qui a provoqué l’infection – il veut voir la solution ( du mystère du rêve )… Il ne trouve qu’une formule.
En effet, la seconde partie se termine par l’écriture de la formule de la triméthylamine, formule faite de lettres, venant là constituer le dernier terme du rêve. Je cite Lacan : « Tel un oracle, la formule ne donne aucune réponse à quoi que ce soit. Mais la façon même dont elle s’énonce, son caractère énigmatique, hermétique, est bien la réponse à la question du sens du rêve. On peut la calquer sur la formule islamique- Il n’y a d’autre Dieu que Dieu. Il n’y a d’autre mot, d’autre solution à votre problème, que le mot. » [11] . Formule marquant la présence du symbolique, de la lettre hors sens dans le réel comme nous le fait remarquer Bernard Seynhaeve [12] , lettre qui borde le réel.

Que dévoile ce rêve si ce n’est qu’il n’y a pas de rapport sexuel, ni de vérité dernière, de dévoilement absolu ?

Le trou de la castration ne voilait/dévoilait qu’une formule hors sens, soit un autre trou, la vérité ne peut toute se dévoiler, elle ne peut que se mi-dire. Si dans l’enseignement de Lacan le terme de vérité est peu à peu dévalué au profit de celui de réel, dans « Le moment de conclure » il nous dit : « Le réel n’apparait donc que par un artifice, un artifice lié au fait qu’il y a de la parole et même du dire. Et le dire concerne ce qu’on appelle la vérité. C’est bien pourquoi je dis que la vérité on ne peut la dire. » [13] .
Parfois « rêver sur le rêve » [14] comme le fait Freud qui ne consacre pas moins de treize pages à son interprétation, c’est venir masquer le réel qu’il contient. Mais l’interprétation rencontre une butée, ici le point d’ombilic « point où la dimension d’interprétation menée à son terme s’annule, et n’en demande plus quant à la production d’un sens autre. » [15] Si « on ne se réveille jamais : les désirs entretiennent les rêves » [16] , on peut cesser de rêver sur ses rêves.

Les rêves présents dans les témoignages des A.E. ne montrent-ils pas, lorsque le sens s’est asséché, la même réduction à une lettre qui fait écriture hors sens, lettre qui vient border un réel. Ainsi « du […] trou noir dans le sens […] on n’attrapera plus que les ondes qu’il envoie » [17] . Soit des traces de jouissances laissées par lalangue. Il s’agira donc plus dans l’interprétation d’indiquer le trou et les résonnances qui nous en parviennent que de les voiler par le sens. Là est « l’horizon du réveil » [18] , là où l’intime rencontre « le lieu de plus personne » [19] .

[1] Freud S., « L’Interprétation du rêve » , Paris, PUF, 2012, p. 517.
[2] Lacan J., Le séminaire, livre II, « Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse », texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1980, p.178.
[3] Freud S., « lettre 248 – 12 juin 1900 », Lettres à Wilhem Fließ 1887 – 1904 , Paris, PUF, 2015, p.527.
[4] Freud S., « L’Interprétation du rêve », op. cit. p. 100.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », séance du 19 février 1974, inédit.
[6] Freud S., « L’Interprétation du rêve » , Paris, PUF, 2012, p. 102.
[7] Lacan J., Le séminaire , livre II, op. cit. , p.185.
[8] Ibid. , p.186.
[9] Ibid.
[10] Freud S., « L’Interprétation du rêve » , op. cit. p.107.

[11] Lacan J., Le séminaire , livre II, op. cit. , p.190.
[12] Cf. Seynhaeve B., « L’injection faite à Irma, Un rêve de passe de Freud », Freud à-la-Lacan , PAPERS+Un, février 2020, disponible sur internet.
[13] Lacan J. Le Séminaire, livre XXV, « Le moment de conclure », leçon du 10 janvier 1978, inédit.
[14] Ibid., leçon du 11 avril 1978, inédit.  « Freud, dans l’interprétation des rêves, ne fait pas mieux : par l’association libre, sur le rêve il rêve. »
[15] Vanderveken Y., « L’ombilic du rêve n’est pas un ineffable », Rebus n°26, juin 2020, disponible sur internet.
[16] Lacan J., « Improvisation, désir de mort, rêve et réveil – réponse à Catherine Millot », L’Ane , n°3, automne 1981, p. 3.
[17] Brousse M.-H., « L’artifice, envers de la fiction – Quoi de neuf sur le rêve 120 ans plus tard ? », pour la Soirée de l’AMP « Une nuit de rêve – Vers le XIIe Congrès de l’AMP » à l’ECF, Paris le 28 janvier 2019, Rebus 7 , septembre 2019, disponible sur internet.
[18] Laurent E. « Conversation avec Éric Laurent – soirée de l’AMP ‘‘Une nuit de rêve. Vers le XIIe Congrès de l’AMP’’ à l’ECF, Paris, 28 janvier 2019, inédit.
[19] Ibid.