Une gifle

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« C’est ainsi qu’une gifle, – à se reproduire à travers plusieurs générations, violence passionnelle d’abord, puis de plus en plus énigmatique en se répétant dans des scénarios compulsifs dont elle semble plutôt déterminer la construction à la façon d’une histoire de Raymond Roussel, jusqu’à n’être plus que l’impulsion ponctuant de sa syncope une méfiance du sexe quasi paranoïaque, – nous en dira plus long, de s’insérer comme signifiant dans un contexte où un œil appliqué à une chattière, des personnages moins caractérisés par leur psychologie réelle que par des profils comparables à ceux de Tartaglia ou de Pantalon dans la Comédia dell’arte, se retrouveront d’âge en âge en un canevas transformé, – pour former les figures du tarot d’où sera sorti réellement quoique à son insu pour le sujet, les choix, décisifs pour sa destinée, d’objets dès lors chargés pour lui des plus déroutantes valences. » [1]

Ce jour-là, le 23 février 1957, nombreux sont les philosophes venus à la société française de philosophie pour écouter et discuter avec le Dr Lacan. Son texte « Situation de la psychanalyse et formation du psychanalyste en 1956 » vient d’être publié. Véritable brûlot politique, il vise une psychanalyse sombrant dans l’égo-psychologie. Lacan, outillé de la linguistique et du structuralisme, faisant de Freud un Autre, vient secouer, tel un maître zen, les exégètes d’une psychanalyse minée par un Gongorisme galopant. Quoi de plus marquant et explicite que l’exemple d’une bonne gifle pour secouer le petit monde des « Petits Souliers » [2] et des « Béatitudes » [3] de l’IPA ? Bien sûr, il y a la gifle de Dora lors de la scène du lac avec Mr K, gifle en réponse aux paroles de Mr K : « vous savez que ma femme n’est rien pour moi » dévoilant à celle-ci l’absence de signifiant de La femme. Lacan, dans le Séminaire La relation d’objet , contemporain de cette citation, fait de ce moment la clé du questionnement de Dora sur la féminité. Et le clin d’œil de Lacan au réalisme de la chattière – avec deux t – vient insister et faire retentir de manière métonymique un sens au-delà adressé aux psychanalystes du moment : non-initiés aux mystères du féminin, il serait souhaitable qu’ils s’attèlent sérieusement à leur découverte afin d’y apprendre quelque chose du rapport du sujet au réel, plutôt que de continuer à bafouiller comme des Tartaglia sur le moi de l’analyste.

Mais l’exemple de la gifle, ne se réfère-t-il pas tout autant au scandale orchestré par André Breton lors de la représentation théâtrale de l’Étoile au front [4] de Raymond Roussel [5] cité plus loin ? Ironisant sur les applaudissements fournis de ce qui deviendra le groupe des surréalistes, un spectateur réfractaire à l’aspect novateur de l’écriture de la pièce s’exclame : « Hardi la claque ! » Et Robert Desnos d’y répondre : « Nous sommes la claque, vous êtes la joue », bon mot visant le réveil d’une littérature empesée. R. Roussel est doublement choisi comme référence par Lacan ici. De par le scandale qu’il suscite au sein du monde littéraire mais surtout pour sa manière d’écrire qui touche l’être de la littérature, porte ouverte vers le nouveau roman. Poète et écrivain, R. Roussel procédait dans son écriture à une dislocation des signifiants, folies d’inventions littéraires singulières à base de combinaisons phoniques. Il visait à libérer les mots de leur sens pour n’en laisser subsister que leur matérialité signifiante.

Il y a de nombreuses façons de donner, recevoir et répondre à une gifle. Si c’est une main qui soudainement frappe, fait intrusion et attente au corps, elle inscrit dans celui-ci un sens joui qui marque le sujet, parfois pour toujours. Sa compréhension ne va jamais de soi. À l’image des constructions de R. Roussel, Lacan dans cette citation fait de la gifle, prise comme un signifiant, un rébus à déchiffrer tel une lame de tarot délivrant sa destinée au sujet – destinée autre nom du réel.

[1] Lacan J., « La psychanalyse et son enseignement », Écrits , Paris, Seuil, 1966, p. 448-449.
[2] Lacan J., « Situation de la psychanalyse et formation du psychanalyste en 1956 », Écrits , op . cit ., p. 476.
[3] Ibid. , p. 478.
[4] Roussel R., L’Étoile au front , pièce en trois actes, en prose, représentée pour la première fois sur la scène du Vaudeville, le 5 mai 1924.
[5] Roussel R., œuvres théâtrales, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1963.