« Cet acte est tout le mystère. Il est fait pour nous voiler ceci, que non seulement le meurtre du père n’ouvre pas la voie vers la jouissance que la présence de celui-ci était censée interdire, mais il en renforce l’interdiction. Tout est là, et c’est bien là, dans le fait comme dans l’explication, la faille. L’obstacle étant exterminé sous la forme du meurtre, la jouissance n’en reste pas moins interdite, et bien plus, cette interdiction est renforcée. » [2]
Cette citation extraite du Séminaire VII,
L’
Éthique de la psychanalyse,
oriente vers
Totem et Tabou
de Freud. On y découvre le père de la horde primitive : « violent », « jaloux », « qui garde toutes les femmes ». C’est probablement la figure la plus décomplexée de l’abuseur. On appréhende sans difficulté les contours de ce personnage unidimensionnel dont l’essence réside dans cette jouissance sans faille, inaltérable. Il est cependant le point de départ d’un mythe au puissant message humanisant, « le seul mythe dont l’époque moderne ait été capable. »
[3]
L’ambition de Freud lorsqu’il crée cet étrange récit, porte sur la genèse des lois régissant les organisations humaines. Pourquoi, interroge-t-il, les peuples primitifs « s’imposent [-ils] l’interdiction la plus rigoureuse des rapports sexuels incestueux »
[4]
? Toute leur organisation sociale semble « subordonnée à cette intention. »
[5]
L’idée d’une peur instinctive de l’inceste n’a pour Freud aucune validité. Il fait plutôt le constat que les premiers désirs sexuels adolescents sont de nature incestueuse. Le mythe du meurtre du père de la horde, c’est la réponse de Freud au renoncement de ce type de satisfaction sexuelle. L’empan de la métaphore qu’il couvre est large mais son scénario est sommaire : un aïeul violent, redouté, chasse les fils un à un. Pour que cesse l’empire de sa jouissance qui les prive, les frères se réunissent, tuent le père et le mangent.
À l’horizon de
Totem et Tabou
il y a une validation du complexe d’Œdipe mais pour Lacan, l’enjeu est autre. Les conséquences du meurtre du père de la horde seront menées ailleurs, vers l’articulation de la loi au désir, vers la mise en perspective des rapports extravagants du sujet à la jouissance, à ses paradoxes. Sa thèse, dans la droite ligne de Freud, est efficace. La mort du père le rend plus puissant. L’ambivalence, la culpabilité, le renoncement aux femmes libérées, le principe d’obéissance rétrospective qui s’en déduit, commémorent férocement le meurtre originel. Plus personne ne pourra être
le
père, « Dieu est mort » – « La mort de Dieu »
[6]
est le titre du chapitre dont est extraite la citation. Chacun portera en lui la responsabilité du maintien de l’organisation qui rend plus fort. Une barre se pose sur l’Autre.
Pour être atteinte, la loi du désir implique donc un refus de la jouissance sur un certain plan : « Elle doit être refusée dans le réel pour être atteinte sous l’égide du symbolique »
[7]
.
Le mythe de
Totem et tabou
n’est pas fait pour servir une romance. Avec le meurtre du père, la jouissance n’en reste pas moins interdite. « Tout ce qui est viré de la jouissance à l’interdiction va dans le sens d’un renforcement toujours croissant de l’interdiction »
[8]
jusqu’à parfois « renforcer les exigences toujours plus minutieuses, plus cruelles, de son surmoi »
[9]
.
Jouis !
Lorsque le mot d’ordre du surmoi résonne, la barre qui maintient l’Autre vidé d’une jouissance en excès commence à bouger. L’attentat sexuel, à la mesure de cette figure du père, « figure dont on ne peut vraiment rien dire, redoutable, redoutée, aussi bien que douteuse »
[10]
, oblitère le manque dans l’Autre. Ces deux occurrences offrent une perspective sur l’Autre, lorsqu’il n’assure plus sa fonction de « terre-plein nettoyé […] de la jouissance »
[11]
.
[1]
Lacan J.,
Le Séminaire
, livre VII,
L’
É
thique de la psychanalyse
, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 209.
[2]
Lacan J.,
Le Séminaire
, livre VII,
L’
É
thique de la psychanalyse
, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 207.
[3]
Ibid
., p. 208.
[4]
Freud S.,
Totem et tabou
, Éditions Payot, 1965, p. 13.
[5]
Ibid
.
[6]
Lacan J.,
Le Séminaire
, livre VII,
L’
É
thique de la psychanalyse
,
op. cit
., p. 197.
[7]
Miller J.-A., « Enfants violents »,
Enfants violents
, Collection La petite Girafe, Navarin, 2019, p. 22.
[8]
Lacan J.,
Le Séminaire,
livre VII
, L’
É
thique de la psychanalyse
,
op. cit
., p. 208.
[9]
Ibid
.
[10]
Ibid
., p. 207.
[11]
Lacan J.,
Le Séminaire
, livre XVI,
D’un Autre à l’autre
, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 225.