Une obscénité décantée dans des fûts de raffinage littéraires peut en rester une lorsque les nuages de passions antérieures se fixent comme l’hiver sur des civilités toutes sobres et bien faites. Les styles, les tournures ou le vocabulaire qui expriment une colère, une horreur ou une rédemption, signent parfois une violence inversement proportionnelle à celle de l’indicible sexuel concerné par ses effets. Car ce n’est pas si simple, car aucune invention ne se décrète.
Le périmètre parait désormais parfaitement délimité, on dirait un exercice obligé : description d’un mal de vivre, hésitation sur la divulgation d’un secret dont on se demande avec juste ce qu’il faut de parcimonie en quoi il en était un (malgré son statut parfois de lettre volée), puis un sursaut de courage, un zeste de contextualisation sociale, un nouvel arrangement du quotidien puis une libération éditoriale souvent perçue comme thérapeutique avec l’impeccable ajout qu’il n’y a de haine contre personne ; sous le corset du traumatisme bien ficelé git la contraction du temps de l’attentat qui semble délaissée.
C’est en ce point que l’attentat sexuel se distingue dans le tableau où il est cependant fixé quoi qu’on fasse ; un cadre s’impose dans lequel le témoignage doit user des instruments présents pour faire état de quelque chose qui n’est pas du passé et qui n’est que ça, dont les mots sont issus et s’imposent de ce fait tout en prétendant changer les couleurs du monde malgré le sac de sable qui subsiste et qu’il faudra continuer à porter, parfois même en secret. Un attentat et ses répliques imposent de s’extraire des conventions de l’expression pour toucher aux conventions, obscènes celles-ci, des abus communément admis comme des évidences de toujours.
Les conventions se répondent : si l’attentat casse le tableau, en retour il est parfois difficile de franchir le mur du langage. Caroline Doucet le mentionne dans sa lecture du livre de Sarah Abitbol, patineuse artistique brillante : « le silence est au centre de ce livre ». C’est qu’en vrai, la « barrière de la pudeur », à partir de laquelle Philippe Giovanelli interroge l’intime, vient brouiller les cartes. Clément Fromentin, avec L’histoire de Bone pointe ainsi, à propos de ce père de la classe ouvrière blanche, que le récit file sur cette ligne où « dénoncer l’inceste, décrire l’insupportable barbarie de cet homme n’est pas suffisant ». Alors, une opération est encore nécessaire, celle qui est analytique et vise l’usage d’une « lettre qui vient border un réel » que l’on suit dans le développement de François Bony.
On le remarque: les quatre textes dessinent l’envers d’une quadrature de cercle ; un carré qui ne serait pas circulaire comme si l’angle de chacun pouvait s’extraire et se lier en même temps dans une figure composée à partir d’un en deçà, celui que vient désigner très exactement et très violemment l’attentat.
Puis, un autre silence s’abat sur une évidence sociale : on dit un attentat, mais à la pratique c’est une conjugaison féminine. La preuve par quatre dans ce numéro. Alors, soit des hommes se taisent, soit ceux qui parlent ou ont parlé ont quand même d’abord et beaucoup dit de choses qui ressemblaient de loin à des bêtises ; de près c’était bien ça.
On dit de certains témoignages de victimes d’exactions que ce sont des « bombes ». C’est peut-être la flèche ultime de l’attentat. Il est possible que les jamais dites exactions n’en soient pas — des attentats. Il est possible que les tentatives écrites soient celles de qui ne veut pas de bien et transpercent les univers installés ; la flèche d’un attentat sans croyance.