La coupure des nuages d’or

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В« AbГ®mer le corps, le frapper, le heurter, voire le dГ©truire , sont aussi les voies de sa jouissance [ du fouetter ] . Ce qui est lГ  rГ©vГ©lГ© par Lacan […], c’est un certain sadisme du signifiant, mais la mortification a pour envers l’intensification de la jouissanceВ В» [1] .

Si Lacan avait placé dans le Séminaire Le Transfert [2] Socrate comme maître de la parole et du langage qui sait lire le signifiant dans son rapport avec l’amour et l’inconscient, il a considéré dans « Lituraterre » [3] les maîtres de l’art japonais comme ceux qui savent mettre en scène la lettre comme déchet dans son rapport avec la jouissance.

Nous avons choisi Les feuilles d’album du Dit de Genji (1613) dont les auteurs – Mitsuyoshi Tosa (peintre, 1539-1613) et Masatane Asukai (calligraphe, 1587-1651) – savent relire le sommet de la littérature japonaise afin de faire valoir leur artifice comme Joyce relisait Homère afin d’inventer son savoir-faire scriptural d’avant-garde. Nous intéresse surtout la lecture faite par ces auteurs du chapitre iv du Dit du Genji [4] , intitulé « Belle-du-soir », très connu pour la description saisissante de la jalousie féminine.

Mitsuyoshi Tosa, La scène de la Belle du soir dans Les feuilles d’album du Dit de Genji (1613), Musée national de Kyoto.

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Calligraphie de Masatane Asukai.

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La peinture

Sur la feuille de peinture, Mitsuyoshi Tosa a divisé la scène en trois parties où il a mis trois figures féminines autour du prince Genji, personnage principal du Dit du Genji . Nous pouvons y ajouter la Dame Belle-du-soir, absente dans cette peinture alors qu’elle est la figure principale de ce chapitre (cette scène se déroule avant la rencontre fatidique entre elle et le prince).

La Dame de Rokujô, en bas à gauche, vient de passer une nuit avec le prince âgé de 17 ans. Cette Dame au plus haut rang de la cour était longtemps ignorée par le prince à cause de son tempérament hautain alors qu’elle n’avait cessé de lui envoyer des lettres d’amour. Il est difficile d’entrevoir le regard de cette Dame à travers son profil. Sa jalousie est mise en scène non seulement par le rideau à travers lequel elle voit le prince sans être vue, mais aussi par les nuages qui cernent et encerclent la scène de séduction du prince comme s’il s’agissait du rétrécissement de la vision en tant qu’effet de la jalousie intense.

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La maîtresse de Chûjô en haut à gauche est servante de la Dame de Rokujô. Elle est sollicitée par le prince animé par son désir donjuanesque. Il est surtout attiré par la « silhouette souple et gracieuse » de celle-ci. Suivant le noble protocole de la rencontre amoureuse de la cour impériale, le prince lui a adressé un poème : « Je crains qu’on ne dise / que je vais de fleur en fleur / mais il m’est cruel / de passer sans la cueillir / la belle de ce matin  ». Elle déclinera cette demande en lui renvoyant son propre poème rédigé instantanément. Se sachant être vue et surveillée par la Dame de Rokujô, elle entreprend de détourner le désir du prince vers une autre femme.

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Une jeune femme en bas à droite effectue le cueillage à la main sur la vrille de la Belle-du-matin. À première vue, elle se tient à l’abri des regards chargés de séduction et de jalousie. Cependant, elle ne peut échapper à tous ces jeux de pouvoir et de jouissance du fait qu’elle répète le même geste que celui de la Dame Belle-du-soir découpant des fleurs. Celle-ci a envoyé au prince un poème avec la fleur du même nom qu’elle. La jeune femme, double de la Dame Belle-du-soir, serait prise dans le circuit de la jalousie excessive et des lettres d’amour en souffrance. [5]
Bien que Lacan n’ait pas directement mentionnГ© ces feuilles, il a soulignГ© que les nuages d’or de la peinture japonaise « littГ©ralement bouchent, cachent toute une partie des scГЁnesВ В» [6] . C’est le cas de cette peinture. Ils embellissent comme cadre dГ©coratif la scГЁne de la cour impГ©riale afin de mieux cacher et encadrer son envers qu’est la jalousie pathologique. Le maГ®tre Mitsuyoshi Tosa ne met pas en scГЁne le passage Г  l’acte Г  venir de la Dame de RokujГґ. Nous sommes juste avant. Les nuages d’or qui envahissent la scГЁne sont alors Г  interprГ©ter comme signe de la « tempГЄteВ В» Г  venir, Г©cho de la future frappe. Nous est donc donnГ©e Г  voir comme une sorte de jouissance retenue chez cette Dame, jouissance qui « s’accumuleВ В». В

La calligraphie

Sur la feuille de calligraphie, Masatane Asukai a transcrit le passage de la séduction du prince désirant la maîtresse de Chûjo, appuyant son pinceau sur les trois points devant lesquels devrait s’arrêter le regard haineux de la Dame de Rokujô : 1) le nom de Chûjo, 2) la couleur de sa jupe en crêpe légère, 3) le regard du prince ébloui par son corps.
Fin connaisseur de l’excГЁs de l’acte fГ©minin qui consiste Г  frapper ce qui est le plus prГ©cieux de son partenaire, le calligraphe serait capable d’ interprГ©ter la passion de la Dame de RokujГґ sous la forme du sadisme du signifiant. Il exerce une coupure sur le signifiant гЃџг‚’г‚„гЃ‹ /taoyaka/ qui veut dire В« gracieuse В», terme qui qualifie le charme irrГ©sistible de la maГ®tresse de ChГ»jo. Autrement dit, il l’a dГ©coupГ© en deuxгЃџг‚’ /tao/ etг‚„гЃ‹ /yaka/В ; deux mots qui ne veulent rien dire. Par ailleurs, le calligraphe effectue une autre coupure qui consiste Г  mettre la moitiГ©гЃџг‚’/tao/ en bas Г  l’extrГЄme gauche de cette feuille et l’autreг‚„гЃ‹/yaka/ tout en haut Г  l’extrГЄme droite. Ainsi il a redoublГ© l’attentat Г  l’aura gracieuse du corps de la maГ®tresse de ChГ»jo –В d’abord par la dГ©coupe et ensuite par la dispersionВ – pour mieux mettre en relief l’intensitГ© de la jalousie de la Dame de RokujГґ.
Indépendamment de l’intention du calligraphe, se dégage l’impression que tous les signifiants devraient se dissoudre en des traits innombrables dispersés à l’arrière-fond de cette feuille de calligraphie. Les traits ruissellent comme des pluies qui se précipitent entre les nuages. Plus que le peintre qui met en scène la jouissance s’accumulant au-dessous du semblant que représentent les nuages d’or, le calligraphe montre l’irruption de la jouissance par le déchaînement des traits dilués entre ces couches de brume dorée. N’est-ce pas ce « déchet-nement  » [7] des traits d’écriture que nous avons à apprendre chez les maîtres de l’empire des semblants ?

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[1] Miller J.-A., В« Une nouvelle modalitГ© du symptГґme В», Les Feuillets du Courtil , nВ° 16, janvier 1999, p. 28.
[2] Lacan J., Le SГ©minaire , livre VIII, Le Transfert , texte Г©tabli par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2001.
[3] Lacan, J., « Lituraterre », Autres é crits , Paris, Seuil, 2001.
[4] L’œuvre classique majeure de la littérature japonaise du xi e siècle, attribuée à Murasaki Shikibu (vers 970-978- vers 1019), dame de la cour du milieu de l’époque Heian (794-1192).
[5] Le signifiant « cueillir » dans toute son équivocité est partout présent dans les gestes des protagonistes de cette scène ; celui du prince voulant cueillir la beauté de la maîtresse de Chûjô et celui de la Dame de Rokujô voulant « cueillir » la vie de ses rivaux par jalousie, celui de la Dame Belle-du-soir et de la jeune femme qui cueillent des fleurs.
[6] Lacan J., Le Séminaire , Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant , texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 122.
[7] Ibid ., p. 73.

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