Le triomphe de l’ego dans la position de la victime

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« On peut dire que cliniquement il y a une affinité structurale, constante, du moi avec la place, la position et même, disons, la vocation de victime. […] Mais enfin, rien ne dit que le bourreau ne soit pas une victime. » [1]

Mes propos tournent autour de la « condition de victime », devenue, depuis quelques années, le paradigme de la gestion de la souffrance psychique. « Rien ne dit que le bourreau ne soit pas une victime » [2] Doit-on s’apitoyer sur les bourreaux maintenant ? La question a été posée par des psychiatres américains à la fin de la guerre du Vietnam et elle a été un fil rouge dans la création du syndrome de Stress post-traumatique. Comment aider les victimes des atrocités vécues, mais aussi ceux qui les ont commises ? Le syndrome aseptise la place de chacun dans le traumatisme et exclut toute question morale. Didier Fassin et Richard Rechtman décrivent la naissance du PTSD : « La nouvelle réalité ainsi décrite semblait même échapper à toute prescription morale puisque, se fondant sur la seule symptomatologie, elle abolissait les jugements sur les faits et sur leurs auteurs […] seule comptait l’empreinte de l’événement » [3] . Il ne s’agit plus de parler de la subjectivité, de l’histoire de la personne, de ses points de fragilité, mais seulement de l’événement factuel extraordinaire face auquel un homme ordinaire se trouve confronté. Nous avons invité l’auteur à une soirée de l’Envers de Paris [4] . R. Rechtman disait que c’était un courant de psychiatres progressistes qui étaient à l’origine de cette réflexion. Pour eux, il éta it essentiel de ne pas faire porter la responsabilité des atrocités commises par ces hommes, mais de dénoncer la guerre sans mettre en cause les combattants. Phénoménologiquement le syndrome est identique à l’ancienne névrose de guerre : rêves itératifs, flash-back, comportement d’évitement, etc . Mais, avec l’éviction du terme névrose, c’est toute la singularité qui est délogée, alors que, même dans l’horrible,  la porte d’entrée est à chaque fois différente : la morsure du traumatisme prend chacun au défaut de la cuiras se [5] , nous dit Bertrand Lahutte. Toujours selon D. Fassin et R. Rechtman, les deux acteurs sur lequel s’est créé le syndrome sont d’un côté les militaires et de l’autre le mouvement féministe qui cherche à faire reconnaître les attentats sexuels contre les femmes. Elles veulent aussi faire valoir des droits à travers la reconnaissance du traumatisme. Pour sortir du soupçon qui règne sur les témoignages des femmes, elles s’attaquent à la théorie freudienne de la séduction laquelle mettrait en doute les souffrances de celles qui se disent victimes de sévices dans l’enfance. On ne fait plus la différence entre fantasme de séduction et acte déplacé et criminel. Elles exigent de jeter par-dessus bord la théorie de la séduction comme complice de l’ordre patriarcal contre les femmes. Une alliance de facto avec les anciens combattants se fait sur la base de la factualité contre la subjectivité. Les angoisses, les pleurs et leurs paniques devant les hommes sont la preuve d’un stress post traumatique qui est indiscutable scientifiquement. Dans un raisonnement à l’envers, on peut dire que s’il y a PTSD, il y a donc eu attentat. Se consacre ainsi la place de la victime qui peut s’ignorer comme telle. On fait des campagnes de sensibilisation afin que des femmes consultent des psychiatres formés au PTSD pour diagnostiquer les troubles et faire l’enquête sur l’origine du malaise. Cette désubjectivation marque le triomphe du Moi. Il s’agit alors « de l’affinité structurale du moi avec la vocation de victime qui au fond se déduit de la structure générale de la méconnaissance » [6] .

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Donc », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 26 janvier 1994, inédit.
[2] Ibid .
[3] Fassin D., Rechtman, L’empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime , Flammarion, 2007, p. 416.
[4] « Victime : de quoi êtes-vous l’objet ? », conversation organisée par l’Envers de Paris avec Richard Rechtman et François Leguil, 21 mai 2015, Paris.
[5] Cf . Lahutte B., « Du psychotraumatisme au PTSD : données spatio-temporelles », Congrès de L’Encéphale, 2018, inédit.
[6] M iller J.-A., « L’orientation lacanienne. Donc », op. cit .